1992 – 12 : Les Thermes de St Sorlin

L’imprévu, l’imprévisible, s’est produit à Reyrieux en ce chaud mois de juillet de l’an de grâce 1992, du côté de Saint-Sorlin, qui fut autrefois le refuge de ce paisible ermite talançonnais évoqué tout à fait par hasard dans l’avant ­dernier bulletin municipal, ce solitaire qui avait pour nom Frère Pacifique.

Le tracé de la nouvelle route D. 28 entraînant un boulever­sement du paysage qui ne pouvait passer inaperçu rencontra des vestiges, de ceux qui, pour des yeux avertis, ne sauraient non plus passer inaperçus. L’inventeur – c’est le plus juste terme qui convient – fut M. Charles Caclin, archéologue de la branche montante, et je ne l’aurais certes pas nommé, en prévision de possible mauvaise humeur venant de ceux qui n’aspirent qu’à la prompte fin des travaux, mais la presse s’en est déjà chargée. Du reste Charles n’a fait ici que son devoir.

L’alerte donnée le soir du lundi 20 juillet, la machine à remonter le temps et à stopper l’élan irrésistible des engins du XXe siècle, se met alors en marche. Après accord entre les parties intéressées, les travaux sont arrêtés au point critique du nouveau parcours et une première trêve de quatre jours est accordée aux archéologues ; elle sera prolongée d’une semaine, jusqu’à la date limite du dimanche 2 août.

Mlle Marie-Pierre Feuillet, conservateur, représenta le service archéologique pour une fouille de sauvetage exécutée dans les difficiles conditions de la période des vacances et au plus fort de l’été. Marie-Pierre, tel le capitaine d’un navire abandonnant le dernier le vaisseau qui va sombrer, quitta, le dimanche 2 août, à la nuit tombante, le chantier recouvert dès le lendemain et à jamais englouti.

Exemple de thermes Romains

Le démarrage, plutôt démotivant, dans une première tenta­tive disons désespérée, eut lieu le jeudi 23 juillet dans la chaleur, le vacarme et la poussière, avec douze bénévoles dont plusieurs volontaires de l’A.L.P.A.R.A., Association Lyonnaise de Promotion Archéologique Rhône-Alpes, tous gens avertis et aptes à encadrer des fouilles fines. Un secours vint d’archéolo­gues de Vienne qui montèrent depuis leur chantier de Saint­Romain-en-Gal avec un engin approprié pour un décapage du terrain, poursuivi efficacement, après l’intervention de M. Louis Blanchard, président de cette association, par un engin plus puissant demandé aux alentours. Ce décapage, s’il rabota les murailles enfouies et quelques crânes d’anciens Talançonnais qui avaient pensé dormir ici en paix, permit d’y voir clair. Très vite, sur un site cette fois planifié par des pros, après le fond cimenté d’un bassin affleurant le sol, apparurent les restes d’un hypocauste, la partie souterraine de thermes d’époque gallo-romaine.

Par la suite il devait se préciser qu’il s’agissait bien de thermes, c’est-à-dire de la fraction des bâtiments, plus spécialement réservée aux bains, d’une villa vraisemblablement du III’ siècle, étendue de part et d’autre, à l’est et à l’ouest, sur ce flanc de coteau. L’eau indispensable provenait d’une source qui alimente encore les bassins du petit château voisin.

Dès le samedi, alors que se dégageait peu à peu l’hypocauste et le vaste foyer qui assurait le chauffage des bains, émergea, un peu plus loin, un sarcophage. Ensuite apparurent d’impor­tantes canalisations maçonnées croisées en X qui devaient fina­lement se révéler comme autant de conduits pour la circulation de l’air chaud sous le sol de pièces voisines et le possible de la restitution du plan d’ensemble des bâtiments se précisa.

La journée magnifique fut incontestablement celle du dimanche 26 qui vit le chantier animé par une véritable four­milière humaine où les enfants, en nombre, apportaient leur jeune concours et je n’irai pas plus loin dans le présent article avant d’avoir rendu hommage à tous les bénévoles – ils furent innombrables – qui, peu ou prou, contribuèrent à écrire cette nouvelle page de notre histoire locale. Ceux-ci ne connurent pas, comme à Châteauvieux, l’encouragement du marbre antique rencontré presque à chaque pas : ils se consacrèrent à une recherche désintéressée qui fut surtout celle de murailles et de conduites, le site, en son ensemble, s’étant montré assez pauvre en ces menus vestiges que l’on appelle matériel ou mobilier.

Par exception à une règle qui me retient d’établir ici une longue, une très longue liste, du reste impossible, je citerai le nom de M. Gilles Durantet à qui l’on doit, outre sa peine de terrassier, une photo aérienne du site prise par hélicoptère. Bravo M. Durantet ! Par exception encore je citerai M. J.-C. Mortureux présent dès la toute première heure et prati­quement jusqu’à la fin des travaux. Que d’autres ne me tiennent pas rigueur de ce qui n’est nullement un oubli. En fait les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l’ouvrage furent exécutés par des bénévoles, et pas tous venus des alentours.

A eux, mais à eux seulement, revient le mérite et pour tout dire la couronne dans cet épisode d’un patrimoine ré enfoui et perdu sitôt que trouvé, laissant malgré tout, avec des regrets, pour beaucoup de Talançonnais, un arrière goût de cendre.

Donc il s’agissait de thermes, d’un ensemble de constructions comprenant au moins une salle de jeux ou gymnase, des salles d’agrément, un caldarium ou bain chaud auquel appartenait cet édifice arrondi en forme d’abside d’église romane qui intrigua bien des visiteurs, un tepidarium ou bain tiède, sans doute un sudatorium, et le bain froid, à l’évidence le bassin extérieur dont subsistait le fond. Toute la partie aérienne ayant disparu il ne demeurait dans le sol que l’hypocauste où l’air chaud provenant d’un foyer grand consommateur de bois circulait entre des pilettes de la hauteur d’une table sous le sol des bains, selon une technique éprouvée, mise au point depuis des siècles.

Maintenant il n’est pas défendu de considérer ce legs du passé d’un oeil critique : nous avons là, avec ces bâtiments couvrant un espace pour le moins plus étendu que la place de la mairie et uniquement consacrés à des bains privés, le témoignage d’une époque de décadence: les Romains passaient une bonne partie de leur journée dans les thermes publics cependant que les Barbares,- ,quant à eux, se satisfaisaient à l’occasion de l’eau fraîche des rivières en attendant de ruiner l’empire. Au reste cette réalisation d’une classe aisée trop soucieuse de confort ne dura que le temps de peu de générations sur le coteau de Saint­Sorlin.

A propos, où se situait cette fameuse chapelle par rapport à la villa du IIIe siècle… Dans un assez proche voisinage, un peu plus haut et en bordure du chemin des Mouchettes, sous le petit château. Elle fut certainement bâtie, peut-être au XIIe, avec des pierres gallo-romaines.

Sans remonter aussi loin dans le temps, reportons-nous en ces journées chaudes de l’été 1992. Ce chantier de l’imprévu forcément improvisé, frôlant souvent la pagaille et où l’on ignore ce que sera au juste le programme du lendemain, offre à qui sait les voir des à-côtés pittoresques ou émouvants. Ici un squelette est dégagé avec application par une jeune fille : contraste à la limite de l’insolence entre la beauté, la fraîcheur et des ossements sinistres allongés à la suite d’un crâne en miettes; le symbole même de la mort opposé un bref instant, dans une impensable rencontre, à la vie triomphante. Ce que notre charmante fouilleuse ignore sans doute, c’est que devant elle surgit peu à peu un semblant d’être humain dont l’âge fut proche du sien, un adolescent peut-être ou une jeune mérovin­gienne jadis semblable à elle.

Ailleurs, l’un des éléments féminins les plus dynamiques de l’A.L.P.A.R.A. est gagné par la panique car les plaisanteries pleuvent : à fouiller ainsi avec ardeur les cendres du foyer, dans l’hypocauste, elle va ressembler bientôt à une charbonnière.

Les parasols éclosent comme des champignons sur le coteau brûlant des bains de Saint-Sorlin ; le sable n’est pas très loin en profondeur sur cette plage sèche : en creusant son trou, on peut l’atteindre et assez vite. La poussière est infiniment plus présente : lorsqu’elle n’accompagne pas le passage sans douceur des camions ou des engins, c’est votre camarade de fouilles qui vous en fait généreusement profiter en brossant avec à peine plus de douceur, la fondation qu’il dégage.

N’importe, l’ambiance est du tonnerre et les fouilleurs, igno­rant superbement ces petites misères, évacuent seau par seau des mètres cubes de déblais.

Ces murs qu’il était impérativement nécessaire de faire appa­raître pour avoir une juste idée de l’ensemble, solidement maçonnés en pierraille, mesuraient 50 cm d’épaisseur. Le sarcophage plus large en tête qu’au pied, taillé dans un seul bloc de calcaire blanc pouvait peser 400 kg. S’il ne figure pas aujourd’hui parmi la collection de vestiges lithiques de la commune de Reyrieux, ce ne sera certes pas faute d’avoir solli­cité une autorisation sans ambiguïté refusée. L’installation, au-dessus, d’un vaste parasol y entraîna certain jour la présence d’une équipe particulièrement affairée et décidée. L’occupant de ce coffre, qui eut les honneurs d’une photo parue dans la presse, était un mérovingien, je ne dis pas une car, en dépit d’un mauvais état de conversation au total, le fémur droit comme un I se montra masculin.

Car il y eut les morts à côté des murs, les anciens Talançon­nais pour qui ce fut aussi l’imprévisible, le chamboulement des ancêtres. Ils encombraient le terrain de fouille et quelques-uns en furent expulsés comme bon nombre de vivants, qui, de leur côté, venaient innocemment l’encombrer.

Toutes ces sépultures étaient postérieures au temps des thermes ; elles suivirent la phase d’abandon et de récupération de la partie aérienne des bâtiments. Leurs présences ici, parmi les vieilles fondations, tenaient simplement au fait que les mêmes fondations décourageant ensuite les labours, le terrain demeurait disponible.

Le dégagement du site qui demeura toujours partiel et incom­plet rencontra cependant au moins huit tombes, soit autant d’individus, nombre auquel il convient d’ajouter au minimum quatre autres, ceux-là victimes d’expulsions, qui avaient dû par la suite céder leur place à de nouveaux venus, tant il est vrai que sous terre comme dessus, même dans les conditions ordi­naires et sans l’intervention cataclysmique des archéologues, personne n’est vraiment tranquille.

Dix de ces sépultures présentaient l’orientation caractéris­tique de la période qui suivit la présence romaine : la tête à l’ouest, les pieds à l’est ; deux seulement étaient orientées nord-sud, tout comme celles rencontrées dans le périmètre du Châteauvieux, plus nettement médiévales car du Xe au XIIe siècle. Ceci pourrait signifier que les deux cas aberrants ne remontaient qu’à une époque plus récente, postérieure au VIIIe, conclusion somme toute valable et pouvant se justifier par une possible tradition vivace de petit cimetière local.

A propos de l’emplacement et de l’orientation des tombes de ces lointaines époques sont proposées de fort savantes expli­cations qui supposeraient des mérovingiens pénétrés de chris­tianisme jusqu’au tréfonds des moelles, ce qui laisse d’abord dubitatif, finalement sceptique. Car il est très probable que ces chrétiens, dont beaucoup ne l’étaient que d’assez fraîche date, n’avaient retenu de la religion nouvelle que les aspects qui pouvaient correspondre à leurs croyances ancestrales, à l’acquit mental de plusieurs millénaires et que si le mort dans la tombe regardait vers l’est, c’était d’abord pour être face au soleil levant, symbole traditionnel évident de victoire de la lumière sur les ténèbres, de la vie sur la mort, de naissance et de renaissance.

Accessoirement le côté de l’aurore est celui de la venue du Christ au jugement dernier, selon une même logique fonda­mentale. Inévitable coïncidence, peut être, sans plus. Et que dire du dernier occupant du sarcophage, un contestataire probablement qui ne regardait pas du bon côté puisque, les pieds régulièrement à l’est, il tournait ses orbites vides vers le midi.

L’observation d’une vingtaine de sépultures antiques notées pour l’ensemble de la localité permet de tirer certaines conclu­sions ; ce que l’on pouvait pressentir se confirme et se précise avec l’appréciable appoint du site de Saint-Sorlin-Jadis ; en ce domaine, rien n’était vraiment laissé au hasard, ce qui montre bien qu’il y eut là, pour nos devanciers, un souci de premier plan. Deux composantes apparaissent avec netteté : la tête à l’ouest regardant l’est : les sépultures mérovingiennes ; la tête ou les pieds au nord regardant le sud : celles de la période suivante. Reconnaissons que, boussole en main, tout ceci n’est pas toujours de première évidence et ne va pas sans certains petits écarts, mais n’oublions pas non plus que par temps couvert l’inhumation ne pouvait être faite qu’au jugé. Les deux composantes sont parfois associées. Des orientations contra­dictoires ne se rencontrent pas.

Dans le premier cas le défunt est face au soleil levant ; dans le second il est en accord avec l’astre du jour au plein de sa force. Lorsqu’ils abandonnèrent la coutume du VIIe siècle, nos ancêtres, plus particulièrement talançonnais, manifestement ne perdirent pas le nord. Je remarque et constate simplement que dans les deux cas ils plaçaient leurs morts selon le rayon solaire jugé très probablement et sur un plan surtout instinctif comme le plus efficace. Un instinct certainement vieux comme le monde.

Autour des tombes organisées apparut aussi toute une série de crânes balladeurs, le plus souvent à l’état résiduel, témoins d’anciennes sépultures détruites autrefois sans complexe par les générations suivantes. L’un de ces vestiges ayant par mégarde fait un crochet hors des contraintes du chantier put être examiné ; celui-là donnant l’impression d’une tête plate avait des dents parfaitement saines et sans marques d’usure. Il est à situer dans le temps vers le VIe siècle, autrement dit avant l’année 600.

La proportion des jeunes parmi la liste des morts de Saint­Sorlin, avec deux certitudes et une probabilité, tend à confirmer ce qui avait été précédemment noté pour l’ensemble du Reyrieux de jadis ; à peu près un moins de dix-huit ans pour deux adultes.

Un mot encore à propos du dernier occupant d’une tombe, un coffre de pierre, ouvrage caractéristique des VIe et VIIe siècles. Pour ce gaillard de plus de un mètre quatre-vingt, à la haute et inoubliable face osseuse aux traits accusés, le confort laissait beaucoup à désirer car il s’était posé pour lui et pour ceux qui prétendirent le loger dans ce réceptacle un problème aigu d’adaptation aux circonstances : trop large d’épaules pour qu’il entre dans un coffre qui n’avait pas été fait pour lui, on avait dû le tordre sur le côté gauche, à la limite de le disloquer, de sorte que sa main droite resta en l’air au-dessus du corps en un ultime geste de protestation.

Ce Constrictus, le Resserré en langage plus actuel, bénéficia d’un traitement spécial. Dégagé dans la journée du 31, il consi­déra un instant les tournesols du champ voisin, en squelette très convenable ne fit pas part de ses impressions et, sitôt inscrit après mensurations dans les dossiers du XXe siècle, fut recouvert. Un chanceux? Cela se discute puisque désormais les camions vont rouler sans trêve sur sa dernière demeure. Pour tenter de résumer l’histoire des vestiges de Saint-Sorlin : cette partie de villa gallo-romaine, comprenant plus spéciale­ment les bains, existait au III’ siècle, fut abandonnée vers le VIe, les tuiles et la terre des murailles récupérées, une telle récupé­ration systématique supposant un remploi dans le voisinage, et ensuite une portion du site abandonné devint un mini cimetière utilisé aux VIe, VIIe et peut-être VIIIe siècles. L’histoire en propre du reste de la villa nous l’ignorons encore. Ce coteau des loin­tains occidentaux, riche d’une source, ne fut sans doute pas totalement déserté : la présence d’une chapelle y est attestée, vraisemblablement à partir du XIIe siècle ; vers 1700 des maisons y sont signalées lors d’une visite pastorale. Quoiqu’il en soit, après l’an 1000 la culture aura recouvert le site de la villa qui ne portera plus désormais, toute mémoire effacée, que le nom de la chapelle de Saint-Saturnin ou Sorlin.

Maintenant que sont en droit de penser les Talançonnais dont bien souvent j’ai perçu les regrets, les sentiments d’impuissance et de frustration… Comment peuvent-ils juger une administra­tion qui aurait dû prévoir et, en ce qui concerne l’archéologie réduite à une reconnaissance hâtive des vestiges, contrainte à en tenir à l’écart les visiteurs avant une disparition définitive et sans appel…

Lorsqu’une maison brûle, on fait la part du feu et l’on sauve les meubles ; perdu pour perdu, on tente ce qui est raisonnablement possible. Solution réaliste inapplicable paraît-il ici, où le site, recouvert dans son intégralité, retourné à la nuit, englouti par une route vorace destructrice de bonne terre, l’est à jamais.

Un panneau souhaité par certains et offert par les parties intéressées doit mémoriser l’événement et surtout la présence à Saint-Sorlin de cet élément nouveau d’un patrimoine archéo­logique local que peuvent nous envier bien des communes sur cette rive gauche de la Saône.

Il rappellera à tous les thermes gallo-romains un instant reparus sous la chaude caresse d’un soleil de juillet.

H. BARTHOUX