19xx – xx : Reyrieux sous la Révolution

J’expose ici, dans un souci de grande objectivité, ce qui fut l’histoire locale à Reyrieux sous la Révolution, à partir de documents conservés à la mairie ou aux archives départemen­tales. Pour couper court à toute éventuelle polémique, hors du cas particulier du cahier de doléances, il ne sera fait mention d’aucun nom de gestionnaire ou de responsable de cette époque troublée. Une position objective ne saurait cependant signifier qu’il ne puisse au passage être signalé certains abus qui le constatent de part et d’autre, même au niveau élémentaire d’une commune essentiellement rurale. Le prologue à l’ouverture des États-généraux à Paris en 1789, en d’autres termes à la Révolution, fut bien entendu les fameux cahiers de doléances présentés par l’ensemble des communautés urbaines ou rurales du Royaume de France. Le nôtre, établi par le notaire Chuinague, fut présenté conjointement par Reyrieux, Toussieux et Pouilleux sous le titre, orthographe de l’époque: « Cahier de plainte et doléance, Remontrance de la Communauté et de la paroisse de Reyrieu-en-Dombes », et paraphé le 16 mars 1789, avec les signatures de Guillon, Gonin, Clugnet, Chabert, Alardin, André Bettus, J.-B. Bechot, Breban, Dayet, Pauge, Perret, Mortier, Boulas, Guichard, Mouchon, Pondet, Benoît Bruyère, Mandy, une illisible qui conserve l’anonymat, enfin Chuinague. Exceptionnellement je fais état ici de ces noms de signataires car il est incontestable, comme vous pourrez en juger, que leurs doléances n’étaient que l’expression des désirs légitimes et justifiés de l’immense majorité des Français, y compris d’une partie de la noblesse et du clergé. Voici le résumé des 30 articles du cahier. Les articles les plus nombreux, on s’en douterait, sont ceux qui demandent un allègement des charges qui pèsent sur le peuple. Que soient supprimés les droits seigneuriaux ou lods que souvent le paysan ignore, car ils remontent à la nuit des temps, et qui ont ruiné plus d’une famille; le seigneur ne peut plus prétendre à bénéficier de la plus-value apportée par le travail et l’effort de l’occupant de la terre. Il est demandé ardemment au souverain que ces droits soient abolis comme ils l’ont été en Savoie, autre royaume distinct (art. 13). Que soient supprimées les banalités ou taxes à payer au seigneur pour l’usage obligatoire de son moulin, de son four, de son pressoir (24)… les péages (19)… la dixme (20)… le papier timbré et le centième denier pour la légalisation des dates; sinon qu’il soit réduit de moitié (22). Que soient brisées les entraves qu’apportent les douanes intérieures dans toutes les provinces, allégé le droit d’entrée sur toute marchandise (5).

Les articles 4 et 6 s’élèvent contre la gabelle, impôt sur le sel qui est monopole d’Etat avec obligation d’achat; qu’il soit mis en vente libre, de même que le tabac.

Autre forme d’impôt à laquelle on ne penserait pas: la mendicité, « nous avons constamment peur de l’incendie (par malveillance) et des larcins ». Cette prolifération des mendiants qui deviennent menaçants

pour les maisons écartées, et dont fait état l’article 17, s’explique par le contexte économique de l’époque: la situation dans l’ensemble du pays sous Louis XVI est très médiocre et les chômeurs nombreux.

L’article 14 a trait à une autre sorte d’assujettissement : que toute espèce de main-morte soit abolie, que tous les habitants soient francs, c’est-à-dire entièrement libres de disposer de leurs biens, ce qui n’était pas toujours le cas, la preuve en est. Il y avait là un résidu de l’époque du servage.

Ensuite nombreux sont les articles qui demandent une meilleure justice et ceci paraît significatif.

Que soient multipliées les cours souveraines, c’est-à-dire les tribu­naux; lorsqu’un indigent doit faire 30, 40 ou même 100 lieues pour demander justice, ceci ne favorise que trop un usurpateur opulent (7).

Que les gens du peuple soient jugés par d’autres gens du peuple et non par des nobles méprisants, que les deux ordres (le tiers-état et la noblesse) soient toujours également représentés (8). Que dans un nouveau code de loi criminelle la procédure devienne publique, que l’accusé soit libre d’avoir un conseil, même un défenseur (9). Que le condamné ait droit à un sursis d’un mois après notification d’un jugement; qu’il ait ainsi le droit, soit de prouver son innocence, soit de solliciter la clémence des princes (10). Que la punition soit égale pour le noble comme pour le non-noble (16). Qu’avant toute procédure, le plaignant et l’accusé exposent leur affaire devant la municipalité du lieu en vue d’une médiation possible (21). L’article 27 mentionne des abus criants dans les notifications aux huissiers de cette province. Enfin

l’article 18 demande qu’il n’y ait qu’une seule justice, celle du roi; que les autres, les justices seigneuriales, soient supprimées. Tout cela était très justifié et fut du reste réalisé par la suite.

Le souci d’une égalité entre les hommes est exprimé dans quelques autres points; d’abord, et c’est l’objet du premier article, au sujet de l’impôt; qu’il n’y ait qu’un seul rôle concernant aussi bien le tiers-état, c’est-à-dire le peuple, que la noblesse et le clergé. Qu’il n’y ait qu’une loi, un nouveau code pour tout le royaume (11). Que, lors de la tenue des Etats-généraux les voix des députés soient comptées par tête et non par ordre (26).

L’article 12 demande l’unification des poids et mesures, ces dernières variant d’une région à l’autre, sinon d’une ville à l’autre. Les articles 3, 15, 25 et 30 demandent une meilleure administration; en Bresse les chemins sont négligés. Que soient supprimées les milices (23). L’article 29 demande que l’affichage d’or et d’argent soit rendu aux Trévoltiens ; ce presque touchant souci pour nos voisins peut encore s’expliquer: le notaire qui a rédigé le cahier était de Trévoux.

Enfin l’article 28 est un fort mauvais point pour le seigneur, comte de Garnerans, qui accapare à son profit les terrains communaux et y fait établir un étang d’environ 30 bicherées soit près de 4 hectares; ce qui lèse d’abord les petites gens qui n’auront plus que le bord des chemins pour faire paître leur bétail. Il y a là un détournement manifeste du bien communal. C’est l’occasion de savoir que les têtes de bétail sont nombreuses à Reyrieux et de connaître la nature exacte de ce bassin à grenouilles appelé le Lour, qui est donc d’initiative purement seigneu­rale et privée. Bien sûr le Lour ne couvre pas 4 hectares mais qu’en serait-il advenu si la Révolution n’avait pas arrêté le comte dans son entreprise ?

Comme on le voit ces doléances n’avaient rien que de très raisonnable et l’essentiel de ces voeux fut réalisé par la suite.

Je rappelle que la Bresse (donc lAin) envoya à Paris quatre députés du tiers-état, deux de la noblesse et deux du clergé.

Pour la grande majorité des Français de 1789 le système féodal apparaît périmé et le royaume souffre de la disette: l’hiver 88-89 a été exceptionnellement rude et désastreux. La crainte de la famine a un effet déstabilisateur sur le peuple, surtout parmi les citadins. Avec le recul du temps on a pu dire que la crise économique pesa pour le moins aussi lourd dans ces années critiques que les aspirations politi­ques et sociales. 1789 fut donc une année particulièrement agitée avec la prise de la Bastille par les Parisiens; moins dans l’ensemble pour notre région bressane ; quant à Reyrieux les documents font ici défaut. Toute la période révolutionnaire, par la suite, jusqu’en 1795 sera marquée par le problème du manque de blé; la spéculation a bien entendu joué ; je note plusieurs montrons de saisies de blé, vente en fraude, battage clandestin, fourniture obligatoire pour les marchés de Trévoux, réquisitions pour l’armée des Alpes. En 1794 la pénurie de grains est officielle dans le département de IAin ; la municipalité doit être tenue constamment au courant du stock de gerbes de froment, seigle, orge et avoine et du grain battu que détiennent les producteurs qui sont au nombre de 80 pour Reyrieux sur une liste. Une fuite existe par le port de Beauregard entre autres, en direction du Beaujolais où les vignerons peuvent acheter le blé aussi cher qu’ils vendent leur vin.

Cette même année 1794 il est rappelé aux cabaretiers de la commune qu’ils ne doivent faire et vendre aux étrangers de passage que du pain national, obligatoire pour tous, où l’on a prélevé 16 à 17 livres de son par quintal de farine. Ce pain national remplace et établit une moyenne entre le pain bis traditionnel et la miche de pain blanc et aussi les pâtisseries de jadis.

L’une des premières taches des élus du nouveau conseil municipal est l’organisation de la Garde nationale, force armée démocratique jusque-là inconnue: en 1792 il y a 185 inscrits + 24, tous nommés, pour la commune de Reyrieux et Toussieux-Pouilleux rattachées.

II y aura finalement deux compagnies avec chacune un capitaine, l’une dite de Balmont, l’autre dite de Veissieux. La Garde a pour mission notamment la surveillance et le contrôle du trafic sur la grande route de Lyon à Mâcon par la côte de Balmont ; il y a là un corps de garde permanent où, en date du 7 septembre 1793, un caporal et 6 fusiliers arrêtent une voiture chargée de fer dont l’un des conducteurs est démuni de passeport. N’oublions pas que le pays est en guerre ce qui explique cette attention ; le rapport mentionne une petite voiture à 2 roues tirée par 2 bourriques, l’une de poil noir, l’autre de poil gris, l’une de médiocre grosseur ; bref, ce ne sont sûrement pas des chevaux ; les ferrailleurs de Caluire seront relaxés le lendemain. Un autre corps de garde se tient vers le Port-Bernalin ; le 18 juin de la même année il saisit 4 sacs et demi de blé sur cette route de Lyon et sur une voiture à jument. Les textes sont formels, le poste de garde est vers l’hôtellerie du port et bénéficie d’un confort relatif; il en est probablement de même pour celui de Balmont, hameau nanti d’une auberge. Au reste les auberges-cabarets étaient nombreuses à Reyrieux, lieu de passage et siège d’une perception groupant 22 communes.

Un autre trait dominant de la période sera la confiscation et la vente des propriétés dites biens nationaux. Les documents relatifs à ces liquidations se retrouvent dans pas moins de 22 dossiers de la série correspondante aux Archives départementales; estimations, expertises, soumissions, ventes, mises sous séquestre vont se succéder de 1792 jusqu’à 1799 avec la décision finalement acquise concernant les biens du régisseur-émigré Renaudin, décidément resté fidèle au comte de Garnerans.

Les confiscations furent de deux sortes: dès la fin de 1789 tout ce qui appartient à l’Eglise, aux ordres religieux, est nationalisé. Les 7 parcelles de terre du fond de la Cure de Reyrietix seront vendues, après

délai de réflexion, en 1792. A Pouilleux ce sont les fermes des Minimes et des Jacobins.

Seront aussi vendus les biens au fond du Luminaire, c’est-à-dire pour le service du culte, de l’église de Reyrieux comme de celles de Toussieux-Pouilleux.

Ensuite les confiscations atteignent ceux des nobles qui, ayant quitté le pays, peuvent être considérés comme en fuite et émigrés. Dès l’instant où la France est en guerre avec les pays étrangers qui donnent asile aux émigrés le couperet peut tomber, non pas sur des têtes qui font défaut mais sur leurs biens. Le comte de Montézon-Garnerans, seigneur de Reyrieux où son château sous Balmont était alors ambassadeur de France en Autriche. Position abritée d’où il pouvait attendre la fin de la tourmente: les souverains d’Europe, tous plus ou moins cousins par le sang, alarmés à juste titre, étaient résolus à écraser dans l’oeuf la révolte française.

En 1794 et 96 alors que les armées royales étrangères ont été repoussées, que le péril est écarté, les ventes commencent. Les biens confisqués au profit de la République sur l’émigré Cachet, cy-devant comte, sont considérables: outre le château et son parc de 30 hectares ils comprennent le domaine (ou ferme) du château (6 boeufs) en 24 lots; celui de la Grange-Basse dont il subsiste le colombier (8 boeufs) en 47 lots; celui dit Bernalin au Port (8 boeufs) en 44 lots, plus une maison au dit port etc., un domaine à Rancé, un autre à Sainte-Euphémie et trois à Toussieux, pour le principal…

D’autres confiscations atteignirent son régisseur, Renaudin, inquiété puis finalement en fuite; le curé Pierre Bourdin qui paya du reste de sa vie sa fidélité à l’Eglise romaine; Regnault de Parcieux…

La menace plana un temps sur diverses personnes, cataloguées comme Lyonnais suspects, résidant à Lyon et possédant des propriétés dans la commune. De là des mises sous séquestre qui généralement n’eurent pas de suite lorsque la ville de Lyon fut ramenée par la force dans le droit chemin de la République Française.

Les biens dits nationaux furent acquis par des bourgeois, citadins ou non, ou bien par les cultivateurs ou les habitants les plus aisés. Voici un exemple d’intitulé d’acte de l’époque: « Procès Verbal de consistance et d’estimation des biens confisqués provenant de Louis Cachet cy-devant Ministre plénipotentiaire à Munich, émigré ». Celui-ci concernait 2 lots de bois situés à Toussieux : La Verne et Rayvoland, estimés le premier 2 700 livres, le second 2 200.

Quant au château lui-même où les scellés ont été apposés depuis 3 ans et demi à la date de mai 1796, il coûte et se déprécie: il faut payer une bergère à l’année car il y a du bétail; vitres cassées etc., au manoir.. abandon et pillage à l’intérieur du clos: il n’y a plus de piquets aux vignes, la forêt en lisière tourne en friche etc. Il est envisagé d’établir dans l’ensemble des bâtiments 6 feux (maisons) avec 50 bicherées de terrain de fond (environ 6 hectares et demi), de réserver la haute futaye pour vendre à ceux qui bâtiront dans cette commune.

En définitive la Nation, et non pas le conseil municipal, dispose ici d’un bien confisqué considérable; la seule bibliothèque du comte renferme plus de 2 800 volumes, tous inventoriés.

Le clos fut inévitablement partagé: il y a effectivement 6 habita­tions distinctes 30 ans plus tard, en 1825, parmi lesquelles le château qui appartient alors à l’avocat Fournier.

Nous allons maintenant parcourir la mémoire inscrite au fil des années sur les registres de Reyrieux après 1789, du moins l’essentiel. 1790. Rien de saillant parmi les archives en ce qui concerne cette seconde année de la Révolution; quelques personnes sont inquiétées puis relâchées; le conseil municipal et le curé sont en chicane au sujet d’une messe anciennement fondée; malgré les incertitudes du temps la vie suit son cours et, parmi les communes voisines, celles qui avaient projeté des travaux à leur église les font exécuter comme si les alarmes des Parisiens n’atteignaient pas la province.

1791. Le curé de Reyrieux Bourdin (et son vicaire Poncet) prêtent serment de maintenir la constitution décrétée par l’Assemblée nationale le 23 janvier, peu avant la date limite. Il se rétractera plus tard pour fidélité à Rome et aura une fin malheureuse. Cette année-là on révise le bornage sur toute la limite communale vers Mizérieux, Rancé, Saint-Jean et Civrieux et l’on détermine les sections cadastrales de A à K. Reyrieux s’est augmentée de Toussieux et de Pouilleux rattachées. Durant la nuit précédant le 18 juin d’audacieux malfaiteurs percent le mur Est de l’église, c’est-à-dire le côté où il n’y avait pas de proches voisins, fracturent le tabernacle et dérobent 2 ciboires et l’ostensoir, le tout en argent. Le 25 juin, en vue de constituer la Garde nationale, on inscrit tous les hommes valides entre 18 et 40 ans (185 noms + 24 sur la liste). Elle sera commandée par un colonel, un lieutenant-colonel, un adjudant et un quartier-maître. En décembre les clés sont saisies à la cure après « l’absence » du curé Bourdin. A Paris l’assemblée législative tente depuis le 30 septembre de gouverner avec ou sans le roi.

1792. Un détail qui a son importance: les bancs traditionnels de l’église sont enlevés et remplacés par des chaises ce qui rendra plus faciles les assemblées communes dans l’édifice. De cette date, chaque année, aura lieu l’adjudication pour la location des chaises. En avril-mai le curé jureur Fayard prête serment. Entre temps le service de l’église a été assuré par le vicaire pour Parcieux qui n’est déjà plus Poncet. Le 3 juin est reçue une demande émanant de diverses sources, dont des communes voisines: depuis 18 à 20 ans le seigneur de Reyrieux a clos entièrement son parc et, ce faisant, coupé le chemin de Reyrieux à Trévoux, un autre chemin qui va du Temps à Toussieux et un troisième tendant du premier au hameau de Balmont, il est demandé que soit rétabli le passage sur des chemins qui tous étaient à charrettes. Ceci mérite examen… Depuis le 20 avril la France est en guerre avec la Prusse et avec l’Autriche; le 12 juillet la Patrie est déclarée en danger; le 27 le chef-lieu du district décide de nommer 2 commissions pour accélérer la levée des hommes pour l’armée : ils seront volontaires et ils feront merveille aux frontières. Une certaine rigidité devient perceptible même au niveau du conseil municipal: « aucun Français ne doit recevoir de traitement de la Nation s’il ne lui prête serment de fidélité… » Le 22 octobre les ponts sont rompus vis-à-vis de ceux qui sont à l’étranger, donc à l’ennemi: le district de Trévoux arrête que les biens de l’émigré Cachet (de Montezon-Garnerans) sont confisqués. Entre temps, en mai, une tentative d’effraction a eu lieu à la fenêtre de la chapelle Nord de l’église. Bernard Payras – ci-devant curé – prête le serment pour la desserte des églises de Toussieux-Pouilleux le 18 novembre. Une date historique enfin: depuis le 22 septembre la République régira les destinées de la France.

1793. Les documents d’archives n’apparaissent qu’en mai; le 12 refonte de la Garde nationale avec 1 capitaine, 1 lieutenant, 2 sous­ lieutenants, 2 sergents et 4 caporaux.

Les habitants appelés par leurs affaires à circuler sur les routes devront être munis de laissez-passer; plus de 200 passeports sont ainsi délivrés. Des chemises sont données ainsi que de l’argent qui sert à acheter des souliers, le tout pour les défenseurs de la Patrie.

Les cloches vont être les victimes innocentes de la guerre: en mai on délibère au conseil municipal au sujet de la descente des cloches, du moins de celles qui sont inutiles et doivent être portées au chef-lieu du district pour être fondues en canons de calibre de quatre; chaque bataillon devrait être pourvu de 2 pièces. Des 3 cloches de Reyrieux on fournira les 2 plus petites et on conservera la grosse qui est utile puisqu’elle est le timbre de l’horloge (on pense aussi au tocsin en cas d’incendie). Toussieux en détient deux; il en sera prélevé une. Pouil­leux n’en possède qu’une seule; elle lui sera conservée. Au 14 Juillet ces cloches ont été effectivement conduites à Trévoux. Le 15 mai une souscription est ouverte pour l’achat de fusils. Le 3 novembre 1793 on note un exemple de ces solutions de non-retour aux redevances dues par les habitants; celles-ci avaient trait aux biens fonciers de la cure. Le conseil municipal ordonne que le terrier et deux livres (tous de redevances) de la cure de Reyrieux ainsi que l’acte en titre de fief concernant la Terre de la Brosse soient brûlés sur la place publique après les vêpres. Destruction ennuyeuse aujourd’hui pour les cher­cheurs ainsi privés de documentation mais qui fut aussi efficace que symbolique.

En 1793, face à l’Europe des rois coalisés, la convention décide de lever une armée de 300 000 hommes. Le recrutement cette fois est difficile; en beaucoup d’endroits et à Reyrieux notamment on manque de volontaires; il faut donc en désigner. La première délibération sur ce sujet épineux est du 1″ août; il en sera question durant ce même mois d’août: visiblement un problème est posé aux responsables. Ce n’est que le 5 septembre que seront désignés, pris par la Garde nationale, les partants pour l’armée par tirage au sort, les noms mis dans un chapeau. Même méthode employée encore en 1795 pour la désignation d’un Talançonnais et de son suppléant. D’autre part se pose le problème dés Lyonnais suspects. Lyon est en rebellion contre Paris, donc tous les gens de Lyon qui ne sont pas sortis de cette ville dans les délais prévus sont à priori suspects. C’est le cas des soeurs Roze, propriétaires de la maison de Château Vieux sur laquelle les scellés sont apposés en septembre.

Le 19 novembre il y a réquisition pour l’armée des Alpes de 30 bceufs et 8 vaches pour l’ensemble du district de Trévoux ; les bêtes seront conduites au parc du Château de Fétan. Cadeau de fin d’année (?) le conseil municipal se propose à la date du 9 Nivôse (fin décembre) d’étendre l’emprunt national forcé aux citoyennes de Châteauvieux et de la Brosse, entre autres propriétaires notaires dans la commune, particulièrement des deux « maisons de luxe u du village.

Dans les derniers jours de l’année tombe l’arrêté du commissaire départemental Javogue : les châteaux-forts seront démolis, les frais supportés par les communes qui feront la répartition des matériaux aux sans-culottes. Dans certaines localités cet ordre énergique fut allègre­ment exécuté, surtout lorsque la déclivité du terrain, comme au Bourg-Saint-Christophe, permettait de descendre sans grand problème le bois et les pierres jusqu’au village. Malgré un souci de toute objectivité, et même en raison de celui-ci, je constate que nos sans­culottes qu’il faut voir et c’est la meilleure concession à leur faire, enivrés par la Révolution, en sont à dépasser les objectifs fixés par le commis­saire et glissent cette fois sur la pente du parfait dérapage. Au cours de la séance du 3 Nivôse, il fut admis qu’il y avait à Reyrieux un château (lequel n’avait absolument rien de fort) et deux « maisons de luxe » celle qui fut le premier manoir de Brosse, connu par une ancienne photo­graphie et qui, malgré son toit mansardé et un fronton Louis XV, n’avait rien de bien impressionnant et celle qui précéda l’actuel Châteauvieux, qualifiée par l’abbé Jolibois au siècle passé de belle maison de cam­pagne, sans plus. Il est envisagé de faire appel à quatre maîtres-maçons, sans doute un pour chaque ouvrage et le quatrième pour avoir l’ceil sur les trois autres! Ce projet, sur le plan financier très peu rentable, sera manifestement abandonné. Il faut comprendre nos ancêtres pour qui la forteresse seigneurale, retraite sûre de leurs oppresseurs, représentait comme la Bastille pour les Parisiens, le symbole même de l’oppression. De là des pertes sévères pour le patrimoine national du XXe siècle; la haine des châteaux-forts fit mutiler celui de Saint-Bernard et surtout la grande tour octogone de Trévoux qui, aujourd’hui intacte, constituerait un jalon touristique de première valeur sur l’axe Rhône-Saône. La vision de notre époque est bien différente de celle de la fin du XVIIIe siècle.

Il n’y avait pas de véritable « Bastille à Reyrieux et les choses se tassèrent. Au cours de l’automne 93 une mutation apparaît brusque­ment dans l’énoncé du mois courant sur le registre: Brumaire se substitue à novembre; le calendrier républicain remplacera désormais le calendrier traditionnel, l’année républicaine commençant à l’équi­noxe. Réforme trop radicale qui bouleversa les habitudes; à mon avis ce nouvel ordre, plus intelligent que le précédent, du moins en ce qui concerne les mois, aurait eu certaines chances de se perpétuer s’il s’était limité à un simple changement dans l’appellation du mois. Rappelons-le ici selon le rythme des saisons: Vendémiaire (mois des vendanges), Brumaire et Frimaire, significatifs – Nivôse c’est-à-dire le mois des neiges, Pluviôse et Ventôse, à la portée du premier écolier venu – Germinal (mars-avril), Florial (avril-mai), Prairial (mai-juin), Messidor (le mois des moissons), Thermidor, la chaleur de l’été et enfin Fructidor, le mois des fruits.

1794 (an II, an III). Pour le département de l’Ain les commissaires de la convention, avec tous pouvoirs, seront successivement Gouly, Albitte et Méaulle, jusqu’à ce que cesse la terreur qui prend fin avec le mois de juillet. En Nivôse il est envisagé que chaque commune ait son atelier de lessivage du salpêtre, sous-entendu matière première pour la fabrication de la poudre à canon. Le 21 Pluviôse on discute à Reyrieux au sujet du partage ou du non-partage des communaux; une majorité se dessine pour le maintien du statu quo.

Cette année-là Marie Ginot, femme Perrat, et Joseph Marie Guyot ont été nommés pour instruire les garçons et les jeunes filles de la commune; ils sont acceptés par le conseil municipal le 30 Brumaire et seront les premiers pour remplir cette tache essentielle. N’oublions pas toutefois que nous sommes, cette année 94 et jusqu’à la chute de Robespierre, dans la phase la plus terrible de la Révolution. Le 12 Ventôse de l’an II, donc en février 1794, il faut mettre à exécution l’ordre du représentant du peuple Albitte, lequel ne resta en fonction que 15 semaines qui furent cependant suffisantes pour provoquer la destruction de près de 600 clochers du département de lAin, victime d’entre les victimes. Le clocher de Reyrieux qui offensait le ciel républicain, version Albitte, sera donc démoli. Avec le recul du temps apparaît davantage ce qui fut, et c’est là le moins que l’on puisse en dire, une marque d’idéalisme parfaitement stupide, un acte tyrannique s’il en fut, venant d’un révolutionnaire qui en tant que tel se posait en ennemi des tyrans. Qu’on en juge: le produit de la vente des matériaux, théoriquement, devait aller aux indigents; mais les tuiles, du moins celles qui n’étaient pas cassé, sont réemployées à recouvrir ce qui manque ensuite à la toiture de l’édifice, à boucher le trou laissé par le clocher; les bois également; quant aux pierres, 3 mois plus tard, on convient qu’il faut remonter au plus vite une tour pour l’horloge qui fixe les heures pour l’irrigation des prairies, entre autres, et est donc de la plus grande utilité. En somme un ersatz de clocher agrémenté, comme le disparu, d’un toit à 4 pentes, pourvu de 4 fenêtres avec abat-sons puisque le timbre de l’horloge est la cloche survivante. On tombe dans l’absurdité pure, la double opération étant aux frais de la commune.

Là se place un épisode bien connu de l’histoire départementale: lorsque les ouvriers se présentent à Pouilleux pour leur oeuvre de destruction, l’un des habitants est monté dans le clocher avec son fusil, résolu à ne pas laisser faire. Devant une telle réception les démolisseurs n’insistent pas et le plus fort reste que l’on n’en sut rien en haut lieu. Cette paroisse et communauté, au reste d’importance minime, n’avait alors plus d’existence légale; Pouilleux confondue avec un possible hameau passa inaperçue dans les rapports et fut oubliée. Acte d’héroïsme inutile puisque moins de 15 années plus tard, cette église définitivement abandonnée est démolie. Ailleurs et à la décharge des municipalités il faut rappeler que les têtes tombaient alors à Paris et aussi en province et qu’un clocher, malheureusement pour lui, restait ce qui se remarquait d’abord le plus dans un village! Vers le même temps, selon l’historien Guigue sans doute documenté sur le sujet, les ordres réitérés des commissaires Javogue et Albitte firent abattre la belle et vieille croix historique qui s’élevait devant l’église, au milieu de l’ancien cimetière. Il ne subsiste aujourd’hui que peu de chose de tous les personnages et animaux qui enrichissaient ce calvaire, monument de l’art gothique finissant. Les autres croix de la paroisse subirent manifes­tement le même sort: aucune ne figure sur le plan cadastral napoléo­nien, à la différence de certaines localités voisines dont les responsables se montrèrent moins prompts à obéir! Nous sommes témoins dans ce domaine d’une véritable autodestruction du patrimoine commun, doublement onéreuse puisqu’aucune démolition ne fut gratuite. J’ajou­terais que, pour des raisons faciles à comprendre, s’il se trouva facile­ment un adjudicataire pour la construction de la tour d’horloge (le maître-maçon Burgos) il n’y en eut guère pour la démolition du clocher laquelle fut réalisée par un maçon de Genay. Les actes du conseil municipal sont désormais datés de tel jour, de tel an de la République une et indivisible, plus particulièrement ici des ans II et III puisque le calendrier nouveau chevauche l’ancien; l’église qui devient surtout un bien d’assemblée évolue de cy-devant église en cy-devant temple de la raison et pour finir en temple de l’Etre suprême. Je note en Messidor une réquisition de chevaux pour l’armée; les commissaires choisissent 9 bêtes qui seront conduites sur la place de la Liberté à Trévoux. Quant aux réquisitions de graines elles occupent parfois des pages entières du registre. Quelques visas de permissionnaires blessés de l’armée des Alpes (Chambéry).

1795 (an III, an N). Le fardeau de la guerre s’allège visiblement: 10 hommes de l’armée des Alpes sont revenus pour voir leur famille et pour leurs affaires. D’autre part il y a 9 prisonniers hessois (allemands logés à Reyrieux chez autant d’habitants). Le 18 Ventôse une majorité se dessine pour la division et le défrichement des communaux, lesquels étaient alors plus étendus qu’ils ne le furent par la suite (1000 bicherées de Condes selon les doléances de 89). Le 8 Messidor, Fromont, prêtre de Trévoux, est nommé pour l’exercice du culte dans le temple de la commune de Reyrieux. Il y a 170 chaises à l’adjudication dans l’église.

1796 (an N, an V). L’histoire locale est sensiblement moins chargée; les ventes de biens nationaux se poursuivent. Du 1′ Fructidor est un état du nombre d’habitants: 1030, plus les défenseurs de la patrie vivants (les hommes sous les drapeaux) qui sont donc 33, il y a 10 morts: 1063. Egalément des animaux: 127 bceufs, 347 vaches, 240 veaux et génisses, 531 moutons et brebis, 135 chèvres et boucs, 168 cochons et truies. Le 18 germinal de l’an V se tient une assemblée dans le cy-devant presbytère pour la nomination d’un agent respon­sable de la tenue des registres des mariages, naissances et décès; ces registres d’état-civil existaient depuis 1793 ; la nomination qui s’avère nécessaire est doublement révélatrice, elle montre pour le printemps 1797, d’abord qu’il n’y a plus de curé à Reyrieux pour la tenue de ces livres; ensuite que si la maison curiale n’est plus que le « ci-devant presbytère » c’est qu’il n’y a pas de prêtre à la cure. Les actes notifiés sont par la suite de plus en plus dépourvus d’intérêt.

Un épilogue de la période révolutionnaire se situe à la date du 17 janvier 1808 avec la nomination par le préfet de l’Ain d’un maire, d’un adjoint et de conseillers. Depuis le 18 Brumaire (5 novembre 1799) la Révolution n’était plus qu’un souvenir. Le pays avait, et pas toujours en chantant ou dansant la carmagnole, supporté l’épreuve, la disette et la guerre; les fonctionnaires nommés par le premier Empire ont en 1808 devant eux: les chemins vicinaux à réparer, la toiture de la chambre commune, la « Petite Mairie » de jadis à refaire puisque le presbytère dont les dépendances ont été négligées doit être rendu à sa destination première, le clocher qui doit être reconstruit, le mur d’enceinte du cimetière qui est en ruine, les bestiaux y pénètrent.

Au terme de cette revue des documents relatifs à la période la plus chargée de notre histoire se seront imposés trois traits à mon avis les plus marquants: la juste raison qui s’exprime dans les doléances de 89 ; l’importance de la somme de dossiers concernant les biens nationaux et, parmi les actes notifiés qui percent la grisaille des affaires courantes, le constant problème de la subsistance : 5 pages et demie pour un recensement des grains et farine en l’an IL.. Voici qui en dit long sur les soucis de l’époque ; les soldats de l’an II allaient sans pain, sans souliers…

La Révolution se sera allumée, aura flambé et se sera peu à peu éteinte pour Reyrieux comme pour les autres communes de France, en 10 lourdes années.

H. BARTHOUX