1993 – 06 : Nos chemins vieux ou moins vieux

Il arrive encore couramment que les adultes que nous sommes se penchent sur quelque jeune tête au regard limpide avec aux lèvres la question coutumière, rituelle, instinctive : quel âge as-tu mon petit ? Il n’arrive que rarement que les adultes que nous sommes se penchent sur la grisaille du revêtement de quelque voie publique avec aux lèvres la question insolite, insidieusè, incongrue : quel âge as-tu ma grande ?

Au cours des présentes lignes est jouée une partie difficile, délicate, où une élémentaire prudence fera écarter tout recours excessif à l’imagination, où l’essentiel de nos chemins , publics – je dis bien l’essentiel car il faut rester modeste – sera ‘ abordé avec une rigueur autant que possible scientifique, peut­être parfois mal comprise. Une telle discipline touche parfois nécessairement à la petite énigme policière classique : deux balles ont été tirées à travers une vitre, y déterminant chacune une étoile ; laquelle des deux balles a-t-elle été tirée la première ? Les branches de l’une des deux étoiles s’arrêtent , net sur celles de l’autre ; elles ont donc été produites par la seconde balle. Ceci restant valable, à l’occasion, dans le cas de deux chemins.

A ce sujet, l’étude de l’ancien parcellaire est surtout révé­latrice : la superposition d’une grande route établie au cours des derniers siècles y devient évidente, même aux yeux d’un écolier averti. II va de soi que ne peut être consulté avec profit que le cadastre dit napoléonien, lequel remonte pour notre commune à l’année 1823 et nous restitue, à quelques détails près, l’état de nos campagnes sous l’ancien régime. Estimant qu’il ne faille pas trop s’en écarter et refusant l’aventure, je m’en tiendrai uniquement à ses indications; le principe direc­teur devant rester que, dans nos régions de continuité foncière, une voie publique importante n’a pu disparaître sans laisser une empreinte suffisamment nette dans la distribution des parcelles et que, par conséquent, l’absence d’empreinte indique clairement qu’il n’y eut jamais de voie.

Tout au plus lorsque de menus tronçons font défaut dans une suite par ailleurs aussi continue qu’évidente, je complé­terai le tracé. Dans cet ordre de recherche, nous disposons de quelques données malheureusement en petit nombre sur les plans historique et archéologique ; leur confrontation avec les impératifs des parcellaires permettront l’approche et le possible de la restitution, d’abord des voies antiques, de l’histoire de nos chemins ensuite.

En ce domaine, le passé ayant par bonheur fortement marqué et enrichi notre terroir, nous sommes aujourd’hui en mesure de situer avec une relative précision, en respectant comme il se doit l’ordre chronologique, l’essentiel de l’habitat à l’âge du bronze que des indices permettent de localiser dans la partie basse du bourg, à un niveau de sources, entre l’église et la rue Vendon. Puis trois établissements d’époque romaine, ajoutés à la présence d’une source minérale ferrugineuse qui ne pouvait manquer de polariser l’intérêt des populations d’autrefois. Entrent également en jeu certains impératifs d’ordre géographique, sans négliger la simple et bonne logique qui veut qu’un chemin vient toujours de quelque part et va toujours quelque part.

Selon le degré d’importance, nous considérerons d’abord cette voie naturelle offerte à l’errance des hommes, la plaine riveraine de la Saône, un de ces chemins que l’on peut dire aussi anciens que l’espèce humaine; si l’on en croit nos éminents spécialistes, cela remonterait assez loin dans le temps! Un chemin emprunté depuis toujours par les migra­tions ou les invasions, par les conquérants ou les trafiquants, aussi, il faut bien le dire, par les indigènes se visitant entre eux. Des érudits ont voulu hausser ce chemin de l’errance au niveau supérieur d’une voie romaine, baptisée pour la circons­tance via condate puisque devant aboutir à la ville gauloise de Condate, au confluent lyonnais. De là à imaginer des dalles, jamais retrouvées d’ailleurs, comme sur la colline de Fourvière ou encore comme dans la campana romana…

Esprit sans doute contrariant, j’écarte la voie dallée pour au moins deux bonnes raisons, la première étant que la grande voie romaine à l’époque suivait la rive droite, comme de nos jours la Nationale, la voie ferrée et l’autoroute, que sur notre rive gauche il ne pouvait exister qu’une voie secondaire que la batellerie sur la Saône, alors extraordinairement active et florissante, rendait à peu près inutile et là est la seconde raison. Des vestiges de voie pavée mal localisable auraient été découverts à Trévoux. Ceci peut signifier simplement qu’à la hauteur d’un habitat déjà trévoltien et également attesté le chemin public était consolidé; ou encore qu’il s’agissait d’un chemin particulier, d’une via privata, davantage et mieux entretenue que la voie publique, pour des raisons faciles à comprendre.

Nos érudits semblent trop souvent les oublier ces’ voies privées plutôt bonnes à leur faire tirer des conclusions erronées. L’un d’eux a tout de même honnêtement reconnu que la fameuse via condate n’était que pure supposition.

Par chance pour nous, ce chemin des anciennes errances se reconnaît très bien aujourd’hui, tiré entre le port Bernalin et le port de Trévoux, c’est-à-dire deux points d’accostage naturels qu’il touche successivement par le plus court, en respectant cette vérité élémentaire qui fait que le meilleur chemin d’un point à un autre est toujours la ligne droite. Il porte le nom, indiscutablement poétique et autrefois motivé, de chemin des Crapauds. Avec lui, ô sacrilège, nous sommes loin de la voie condate mais oser prétendre que la voie romaine pouvait disparaître sans laisser la moindre trace dans les limites de parcelles serait bien téméraire. Le tracé antique fut suivi, sans concurrence aucune, jusqu’au temps de Louis XIII et de Richelieu, c’est-à-dire jusqu’à la création de la route actuelle par le grand tournant. Nous retrouvons sa trace, cette fois dans les vieux textes où certain lieu est précisé en 1279. joignant (juxta) la Saône (riperiam Sagone) et le chemin public (viam publicam) venant de Lyon vers Trévoux.

On objectera que la plaine est inondable; sincèrement, je ne pense pas qu’un obstacle de ce genre, de durée moyenne limitée dans le cours d’une saison, ait pu avoir une influence négative, un détour par la terre ferme restant toujours possible. A vrai dire, nous ignorons au juste les conditions du rivage d’il y a 2 000 ans que les alluvions ont haussé depuis de plus d’un mètre.

Plus directement à notre portée ensuite, les chemins des habitants. Ceux-ci sont évidemment liés à l’habitat humain depuis que la vocation finalement agricole et pastorale de notre espèce l’amena à se fixer en une fraction déterminée du sol, quitte à interdire cette fraction aux autres. L’axe majeur de circulation y est de ce fait déterminé dans son ensemble par le niveau des sources où, hors certains cas extrêmes de refuge sur les hauteurs, on revint toujours. Les conditions de la géographie talançonnaise imposèrent deux tracés, assez équitablement partagés entre une direction est-ouest et une direction nord-sud, soit deux pistes que nous retrouvons à peu près intégralement dans nos rues et chemins actuels. Le premier qui prend naissance, j’allais dire sa source, à la Font­Martin est très caractérisé : il suit le bas de la plus grande pente du coteau en festonnant, un peu comme une guirlande qui serait accrochée aux replis que présente ce coteau et qui furent autant de passages offerts par la nature, empruntés d’abord par les hordes d’animaux sauvages et par les chas­seurs à leur poursuite, puis par les descendants de ces chas­seurs poussant devant eux leur bétail. Le tracé va ainsi à la rencontre de quatre de ces issues naturelles, la montée des Plagnes, une ancienne desserte du Clos de Garnerans, le vallon d’Herbevache, le chemin de la Gravière, avant que de toucher Trévoux. Nous le suivons sans peine depuis la Font­Martin par la rue de la Ramassière, le chemin du Clos jusqu’au portail de l’école hôtelière (il continue dans le clos) puis le chemin du château, enfin la route de Trévoux (D. 4). Toufefois, la montée des Roches ne correspond plus aujourd’hui à la route primitive qui montait davantage au sud.

Cette voie millénaire selon la loi également millénaire du moindre effort fut empruntée et suivie au Moyen Age par la route de Trévoux à Villars, mais revenons pour l’instant aux premiers âges ; elle y représente le lien unissant l’habitat talan­çonnais initial à la contrée voisine, riveraine, de l’ouest par le goulet trévoltien.

Le tracé nord-sud correspond à la route de Veissieux-le-Bas actuelle, son point de départ étant très visiblement l’habitat de l’âge de bronze. Ici, le coteau est droit et sans failles, la piste s’infléchit cependant par exception vers le sud-est à la rencontre d’un accès un tantinet escarpé, le chemin de l’Echo, de ce qui fut le lieu de refuge de toujours, le promontoire du Chatel, site qui demeure assez mystérieux, puis s’en va contourner les hauteurs de Massieux avant de prendre la direc­tion de Neuville et du sud. Ce tracé représente la desserte collective des habitats échelonnés au long de cette partie de la côtière et leur débouché au midi, par la vallée de la Saône; il se suit très bien à présent dans son intégralité, compte tenu d’une distorsion inévitable dans le village de Parcieux où il touche à la belle fontaine Bernalin. Voici donc, imposés par le relief qu’ils épousent assez fidèlement, les chemins des premiers habitants ; fonctionnels dès le départ, ils ont perduré jusqu’à nous. Avec la voie riveraine conditionnée, quant à elle, par le cours de la Saône, ils constituent le canevas à partir duquel se développera progressivement l’ensemble du réseau de nos voies vicinales.

Une telle base va peut-être nous permettre d’élargir notre champ de vision de ce terroir d’une époque reculée dont nous ignorons à peu près tout. Supposons que les habitants de ce qui n’était pas encore Reyrieux aient voulu relier leur site au passage riverain, établir un lien entre eux et les voyageurs, car les deux grands axes de circulation sur ces rivages de l’ex-Arar s’évitent et ne se rencontrent guère. Le trajet le plus direct, entre ceux qui existent déjà, sera une perpendiculaire tirée du chemin de Parcieux droit en direction du port. Davan­tage au nord serait impensable; plus au sud serait aussi plus court, mais de ce côté c’est le territoire du clan voisin. Suppo­sons ensuite qu’habitants et voyageurs désirent aller les uns au-devant des autres… La motivation est claire, c’est la source aux dépôts couleur de rouille, marque évidente d’une prédi­lection divine.

Jusque-là, le lecteur aura, bon gré mal gré, suivi. A présent, qu’il sache que le seul et unique menhir ou pierre-fitte connu pour la proche région était planté au bord de cette traverse et pas ailleurs.

Au lieu-dit du Plat, il a laissé le souvenir inscrit d’une pierre plantée il y a quelque quatre ou cinq mille ans, alors que l’usage des métaux était à peu près inconnu.

Parmi les 3 623 parcelles du territoire de la commune en 1825. quelques-unes seulement pouvaient toucher à la traverse ; une seule porta le nom de Pierre-Plantée. C’est ainsi que l’on fait la part de ce qui revient au hasard et de ce qui n’est pas le hasard.

Il subsista de ce passage, à présent disparu, un tronçon formant impasse depuis la route de Parcieux et séparant le Pré dit de Veissieux et le Trêve d’Ars. Pour le reste, le parcel­laire n’est pas tellement négatif puisque toutes limites sont tracées selon des parallèles à l’axe de la traverse, qui y trouve ainsi aisément place. Mais l’âge des dolmens et des menhirs mériterait un article à part. Arrivons à la prestigieuse période romaine qui créa, édifia et construisit à -partir d’un système de communications déjà existant, en nous arrêtant d’abord à la villa la plus récemment découverte, celle qui devait un moment arrêter les travaux de la très moderne D. 28, vers Saint-Sorlin.

Cette villa de l’aube de notre histoire – jusqu’alors nous n’avions droit qu’au titre de protohistoire- était voisine au nord du chemin antique (D. 6) mais là, côté de bise, ne pouvait décemment se situer son entrée principale, laquelle forcément regardait vers le sud, vers la direction de Lugdunum et forcé­ment aussi elle devait se relier à la voie riveraine, la seule en direction du confluent lyonnais. Du moins le pensions-nous… Mais voici que la sacro-sainte loi d’économie des moyens qui fut de règle, du moins chez les gens organisés, celle qui fait choisir le tracé le plus direct et le :plus court, semble ici en défaut. L’ingénieur gallo-romain aurait dû raisonnablement tirer une perpendiculaire montant depuis le chemin des Crapauds. Or, que nous montre le parcellaire de l’ancienne section D, feuille deuxième, sinon exactement rien puisque le chemin des Mouchettes est une création moderne ? Voilà qui est surprenant alors que l’impact de cette villa sur le sol cultivé fut loin d’être négligeable.

Tout aussi surprenant : la via privata que nous cherchons en vain semble arriver d’une autre direction, du sud-est cette fois, venant précisément à la rencontre du site révélé par les fouilles qu’elle contourne en zig-zag pour rejoindre, vers le haut, la D. 6 après un crochet autour de l’emplacement de la petite chapelle qui eut pour vocable Saint-Sorlin.

Indubitablement, nous avons là, sinon l’accès cherché du moins un témoignage de desserte d’un lieu qui resta habité et même enrichi d’un oratoire après la disparition, pour ne pas dire le naufrage, de la villa gallo-romaine. Et cette direction sud-est s’avère extrêmement positive par un tracé quasi continu (en chemins de terres en 1823) depuis le chemin des Sables jusqu’au carrefour de la Maison-Carrée, vers le port Bernalin ; bref, un accès direct à la voie de Lyon. A part cela, remarquablement irrationnel car deux fois plus long qu’un tracé perpendiculaire.

En présence d’une anomalie manifeste, il convient d’en rechercher la cause. Or, il existe tout un faisceau de présomp­tions dans le détail desquelles je n’entrerai pas ici, du moins pas encore, et ces présomptions sont en faveur d’un passage raccourci entre la vallée du Formans et celle de la Saône, par le plateau, en évitant la chatière trévoltienne.

Un tel raccourci, empruntant l’actuel chemin de la Gravière, n’eut vraiment de raison d’être qu’à partir de la période romaine avec pour but Condate et Lugduntzm, la métropole et capitale de ce temps-là. Il s’inscrit dans le prodigieux déve­loppement qui caractérisa toute la région du confluent au début de l’ère chrétienne. C’est dire qu’il ne représente qu’un élément nouveau s’ajoutant alors au système des voies locales précédent. Du coup, tout s’explique. La villa fut fondée près du carrefour où cette traverse, c’est le terme qui convient, recoupait le chemin vieux (D. 6), mais un peu en retrait, comme il se doit et au sud-ouest; ses dégagements et accès étant ainsi assurés. A partir du chemin des Sables, le tracé venant de Lyon s’infléchissait sur la droite pour atteindre le chemin antique vers le débouché du vallon qu’enjambe le viaduc. Il en subsistait en 1823, et il en subsiste toujours, ce qui constitue l’impasse dite des Sables. La traverse, dont la suite naturelle était le chemin de la Gravière, très probable­ment détournée par la création de l’établissement gallo-romain, le contournait ainsi par la droite.

Appliquons ensuite les mêmes règles et principes au cas de l’opulente villa du Bret ; la recherche sur le parcellaire va se montrer, cette fois, on ne peut plus décevante. Il faut se rendre à l’évidence, cet autre établissement humain de premier plan ne disposait pas de voie privée particulière et avait accès, soit du côté de Lyon, soit du côté de l’ouest par les chemins hérités des âges précédents. Sa porte (porta) majeure (magna) coïn­ cide avec la grille du parc de Châteauvieux. De ce point focal, d’une part, à l’intérieur, une trace rectiligne du plan mène droit au site des ruines ; d’autre part, à l’extérieur, s’amorce le chemin en direction de Lugdunum, tandis qu’au-devant s’ouvre, en direction de la Source, cette fois, une voie (via) sensiblement rectiligne jusqu’au site des Eaux (aqueè) à présent la rue des Ecoles.

A propos du changement vers l’ouest et Trévoux, exigeant un détour dans le coteau de la rive droite par la montée Curtil, je soupçonne cependant un tracé plus commode et plus direct atteignant la traverse des Sables, pour le moins ; en ce cas commandé ici par le mini-relief qu’empruntera, qui – sait, qu’emprunte déjà à cette époque, le ruisseau canalisé, nous reconnaissons la rue du Stade. On remarque que cette probable via, qu’il est difficile de qualifier de privata, empruntée forcément par les non-résidents qui se rendent à la Source, évite en le contournant le site même de la villa, pour des raisons faciles à comprendre. Nos deux résidences gallo-romaines apparaissent l’une et l’autre profiter des voies publiques mais s’en tenir sagement à l’écart. Tout ceci est logique et cohérent, l’ensemble du système aux premiers siècles peu à peu se précise. Il reste à le compléter par les diverses pistes qui inévitablement reliaient les grands domaines des environs entre eux ; ces pistes qui furent par la suite nos chemins de village à village.

Tant au midi qu’à l’occident, cette intercommunication se confond avec les voies précédentes qui offrent l’indispensable substrat. Au nord, la route de Tusciacum (Toussieux) est à l’évidence celle qui emprunte la montée des Plagnes. A l’orient, nos proches voisins sont Pauliacum, Tauriniacum, Séveriacum. Pour ce dernier, où vous avez reconnu je l’espère Civrieux, la desserte naturelle fut d’abord la vallée du Grand­Ruisseau de Massieux, mais un trajet en direction de la Saône en amont, infiniment plus court et plus direct par le plateau, devait toucher aux rives talançonnaises, recoupant au passage la desserte propre de Pauliacum et, sans doute aussi, de Tauri­niacum, touchés ainsi indirectement. Ce n’est certes pas le fait du hasard si cette desserte de Pouilleux et de Thurigneux aboutit au port (Bernalin) sur la Saône. La voie de Civrieux par les Prés Jacquin apparaît avoir eu jadis une certaine importance puisqu’elle ~ut aussi la très médiévale route de Trévoux à Montluel.

Ici se pose et se posa aux charretiers le délicat problème qu’apporte notre petit relief local, avec deux solutions : éviter ‘ le ravin du Talançon par un détour au nord et là existe, davan­tage qu’une empreinte, la certitude d’un passage désormais simple sentier pédestre, parcours de cyclo-cross à l’occasion, plongeant à travers le ravin de Cornu et cet infâme raidillon est bel et bien appelé ancien chemin de Pouilleux sur le plan de 1823. Mais quant à y reconnaître la vieille route de Montluel… Ce ne fut surtout qu’une traverse permettant de rejoindre le village du plateau à l’ancienne par le chemin des Prés Jacquin.

La seconde solution impliquait de gagner la rive gauche de la rivière obstacle en descendant par un pli du coteau pour passer à gué, simple détail, le Talançon en arrière de l’écart dit Gignetuc et longer le bas de la colline du Chatel jusqu’au site des aux, c’est-à-dire rejoindre la rue des Ecoles. Ce passage existe encore, moins un tronçon repris par l’herbage. Il est beaucoup plus praticable et aussi plus vraisemblable que la traverse précédente; à mon avis, c’est là qu’il faut recon­naître la route de Montluel empruntant au Moyen Age un chemin existant déjà à l’époque romaine. En aval, le chemin vieux du coteau opposé pouvait être rattrapé vers la Font­Martin avec une rampe de 15 à 20 % ; en ce point du parcours fonctionnait en 1823 un moulin accessible par le bas depuis le sud comme était accessible un peu plus loin depuis le nord la paissière ou prise d’eau du bief du moulin suivant. La traversée du vallon était ici possible, pour ne pas dire la seule possible. Bien que ce saut sans parachute d’une rive talan­çonnaise à l’autre touchât au site même des eaux minérales, lequel devait être couvert et protégé, à l’époque romaine, par un petit bois consacré. je doute fort que les conditons de cet autre temps eussent été aussi primaires. Il est infiniment probable qu’elle avait, cette époque exceptionnelle, remodelé et organisé l’habitat en ce point de la côtière dombiste. Deux anomalies du parcellaire de la section C, relative au bourg de Reyrieux dans son surprenant état de 1823, révèlent que le Talançon devait être traversé obliquement vers la boulangerie actuelle pour rejoindre la montée Curtil, depuis la rue des Ecoles, Entre elles, le ravin qui coupait en deux le bourg, aujourd’hui à peu près escamoté, s’imposa longtemps à nos ancêtres. Cependant, abordés de biais, les talus entre lesquels flânait la rivière offraient un moindre obstacle au passage des chariots qui pouvait s’effectuer à la mode d’antan, en platière, sur un roulage de dalles disposées dans le fond du lit. Peut-être en des périodes fastes y eut-il là un pont… Admirable conti­nuité de l’histoire : ce gué resta par la suite utilisé par ceux qui, depuis la rive _gauche, se dirigeaient vers l’église et déter­mina du coup l’alignement de la place. Une donnée accessoire mais décisive dans la grande probabilité d’une telle traverse : elle passait précisément devant Ié lise et, avant elle, le temple païen local, orienté vers le midi a~ors que la maison de Dieu l’est vers l’ouest, avait ici sa place, juste à un niveau de sources ; il paraît bien évident qu’il imposa aux temps chré­tiens un choix absurde : le Ciel dut descendre au niveau des eaux.

La Grande-Rue enfin, avec sa suite à l’ouest jusqu’au Temps exclusivement, artère majeure dont l’aboutissement fut le temple païen avant l’église, semble bien une création des premiers siècles, prolongée ensuite jusque vers Trévoux. Le parcellaire indique que, dans sa totalité, elle n’est pas très ancienne. A titre complémentaire, le chemin de Vignoles, du moins celui qui prend naissance à la route de Lapeyrouse et Villars, était tiré par le plus court entre le site de ce probable ancien village mérovingien et le point où le chemin reliant Reyrieux à Civrieux atteignait le plateau. Un tronçon délaissé porta sauf erreur le nom suggestif de chemin des Pelociers.

Le possible des déplacements dans le sens transversal à travers le territoire de l’ex-Arriacum apparaît donc ainsi bien assuré.

Henri BARTHOUX