1988 – 12 : Les lieux-dits

Il en va des noms de lieux comme des caractères qui personnalisent tel ou tel individu: certains, par exemple, la couleur des yeux ou de la chevelure, la taille ou l’embonpoint, se retrouvent ailleurs dans la collectivité ; d’autres, ce sont généralement les malformations ou les cicatrices, sont inséparables de la personne et de l’histoire de sa vie: ils lui appartiennent en propre.

II est bien évident que les lieux-dits du type les Sables ou les Bruyères se retrouvent ailleurs à des milliers d’exemplaires; ils n’ont d’intérêt, qu’il s’agisse de mont, de crêt ou de platière, que dans la mesure où ils définissent la topographie d’une campagne avec la part d’éventuel imprévu: le Crêt de la Neige sur le Grand Colombier, la Pierre Brune à Rancé…

D’autres par contre, sont intimement liés à l’histoire d’un village, à celle de ses habitants, encore que l’on puisse les voir apparaître parfois en des localités pas forcément voisines, dans des circonstances analo­gues: il y eut des Maladières et des Péages un peu partout, autrefois.

Les toponymes offriraient-ils une voie royale pour pénétrer l’histoire d’un pays ? Hélas… il faut déchanter: la mémoire collective semble bien n’avoir conservé que certains éléments des plus marquants à côté de quelques autres nettement superflus. J’ai parlé plus haut de cicatrices car il est bien connu que les jours et les gens heureux n’ont pas d’histoire, mais beaucoup de ces traces se sont effacées avec le temps.

Du bagage laissé par les générations du premier millénaire, il ne subsiste que peu de chose ; les documents sont rares et leur interpréta­tion souvent discutée.

Reyrieux, pour sa part, s’enrichit de quelque 150 à 200 toponymes relevés pour les trois derniers siècles.

Des listes de cette sorte ne sont jamais vraiment exhaustives, ne peuvent être complètes; de toute façon elles ne représentent que l’état final d’un bagage toponymique ayant évolué au cours du temps. Le nom seul de notre village mérite une étude spéciale mais nous ne nous arrêterons qu’à ceux des noms de lieux qui le caractérisent et ils sont bien deux douzaines.

Le plus talançonnais dans le genre, que l’on me pardonne, bien qu’il se classe parmi les hydronymes, est le nom donné au ruisseau local, le Talançon.

On note d’abord au sujet de cette modeste rivière aujourd’hui à peu près bannie de la lumière du jour, un apparent cousinage avec le Talenchant de la région mâconnaise, puis un rapprochement possible avec le Salençon, lequel coule en Bresse sur la commune de Foissiat et, considéré cette fois la seule finale, un autre rapprochement avec toute une cohorte de Merdançon (très significatif pour d’anciens ruisseaux­égoûts) remontant quant à eux au XNe siècle, pour le moins. Notre Talançon serait donc d’époque médiévale; en fait la première mention qui le concerne à ma connaisssance remonte à l’année 1501 : le Talanson.

Un alignement de finale est ici très possible, toutes ces appellations de cours d’eau ayant été fondues ou refondues dans un même moule à une époque déterminée.

Cependant, si le sens, si vulgaire soit-il, d’un Merdançon, une forme plus élémentaire existe également, est assez clair, celui que l’on pourrait attribuer à un éventuel Talasson l’est beaucoup moins. La finale n asse » augmentative et d’origine latine, utilisée notamment dans le mot traînasse, évidente dans le cas des premiers, reste difficilement justifiable dans le cas du second.

Toutefois une étude poussée permet d’affirmer que ce fut le ruisseau de la Terrasse, le Terrasson, patoisé le Tarasson, c’est-à-dire la seigneurie de Reyrieux qui, manifestement, porta ce nom imagé vers le XIIe siècle. Une variante parut alors nécessaire pour distinguer la rivière du seigneur et maître des lieux, familièrement dit le Terrasson, sous­entendu moins l’occupant d’une terrasse que le Terrassier. Ajoutons que terrace, à l’origine, ne désigna rien d’autre qu’un amas de terre.

Les terreaux ou Terroux du plateau, vers Pouilleux, seraient une évocation à peine dégradée du nom de cette terre féodale.

Donc une formation de l’époque médiévale.

Passant ensuite aux véritables lieux-dits, aux noms de parcelles ou de territoire, nous aurions avec Veissieux, ce hameau majeur du village, une forme qui serait assez localisée si elle ne se rencontrait pas également sur l’autre rive de la Saône, dans la plaine de Quincieux, là où doit se placer son berceau d’origine. Considéré comme possible villa gallo-romaine d’après la finale, il ne trouve pas son assise foncière sur 4

notre rive gauche, entre Parcieux et Châteauvieux. Il vient donc bien d’en face.

Ensuite c’est Herbevache, ce hameau mineur dans un pavillon verdoyant. Avec le nom d’inspiration très rurale nous avons cette fois un spécimen pratiquement unique et de surcroît aussi intéressant qu’imagé. M.-C. Guigue nous en donna la forme médiévale, d’après un texte de 1243, Albe Vache (Alba Vacca), c’est-à-dire la Vache Blanche. Il eut été dit en patois Harbevaque.

L’expression est pittoresque, vient naturellement à l’esprit d’un habitant de la campagne, sans problème aucun, et mérite qu’on s’y attarde; d’autant qu’elle paraît typiquement talançonnaise, authenti­quement du cru, que l’on recherche vainement des semblances d’équivalent ailleurs, dans .toute la région, qui soient un peu plus évidentes par exemple que l’Herbapierre de Vonnas.

Prise au sens médiéval, ou du moins de la traduction qui en fut faite à l’époque et que rapporte Guigue, elle évoquerait étrangement le culte latin de Juno Lucina, déesse des accouchements, à laquelle les Romains, dans leurs rites sanglants, sacrifiaient une génisse blanche.

Mais que viendrait faire ici le bovidé candide en ce vallon jadis perdu des confins les plus déshérités de la paroisse ?

Et puis la version du XIIIe siècle fut-elle bien exacte ?

Voici que la recherche de possibles équivalents vient buter sur le nom d’un écart de Saint-Jean-deThurigneux : herbage et Thurigneux préci­sément est associé avec la Torine de Mizérieux à la légende qui fut propre à notre vallon. Le rapprochement est troublant. Herbage s’est dit ou plutôt écrit Albarges au siècle même où une autre graphie traduisait Alba Vacca, la vache blanche.

Tout ceci, le nom de la Tonne, celui de Turinneu (initialement sans doute Tourriniacum), témoigne d’une origine pastorale, pour l’ensemble de cette fraction du département avant l’époque romaine, d’un contexte de tradition herbagère où le bovidé a très tôt trouvé place.

Quel est le thème de cette curieuse légende d’Herbevache, sinon le camp et la tente du général Romain Junius ?..

Derrière le nom de l’écart des confins occidentaux de notre village se profilerait donc une silhouette, un campement militaire… Précisément c’est là l’histoire très probable d’Herbage de Saint-Jean mais ici nous empiétons sur le jardin de nos voisins du plateau.

En définitive, reflet encore significatif d’un temps ou prédomina l’élevage des bêtes à cornes, à retrouver dans le passé plus de deux mille ans en arrière.

Nous en tenant avec prudence au seul Reyrieux, sans empiéter non plus sur l’ancienne paroisse de Pouilleux qui eut sa tradition en propre, voici d’autres lieux-dits typiquement locaux: les Epichères ou Lépi­chères, probablement du nom d’homme Lépicié, comme les Colar­dières et les Pesandières respectivement des noms propres Colard et Pesanti ; toutes formations d’époque médiévale soulignées par la finale aria. Il est à remarquer que pour des raisons évidentes, les lieux-dits particuliers à la commune se trouveront davantage parmi les composi­tions où entre le nom d’un ancien fondateur ou propriétaire.

Tels sont le Hanguenou, d’un maître protestant de ce domaine voisin de Clairval, pendant les guerres de religion, vous traduirez, j’espère, le Huguenot. Puis les prés de Villars qui dominèrent avant le XIVe siècle la grande partie de la contrée ; le trêve d’Ars, d’une condamine ou possession des sires d’Ars à la limite de Parcieux, vers la même époque, le Bois Palin avec pour seul équivalent connu la rue Palin de Jassans, ultime trace foncière des Palin ou Palatins de Riottier ; le bois Perret infiniment plus proche de nous dans le temps; probablement le Bois Moulu, les Teppes et Près Sabot, les Semarières du Bret.

Encore la Balthazarde vers Trévoux, l’étang Colongias du Plateau. Déjà, avec la Riquette de Veissieux, nous retrouvons un équivalent sur les hauteurs de Parcieux : les Requettes, du nom d’un seigneur dArgil à Pouilleux au XVIe siècle. Ce Riquet dut faire parler de lui à son époque car bien que peu répandu au total, le nom se retrouve encore ça et là dans la région; de même que les barelles que leur répartition géographique amène à placer pan -ni d’anciennes dépendances possi­bles de la seigneurie d’Ambérieux-en-Dombes.

Le Lour est représenté également à Saint-Didier-de-Formans, à propos de bassins ou plutôt de réserves aménagées pour capter les eaux de surface sur le plateau des bruyères. C’est une adaptation locale de gour au sens de trou d’eau.

Sous le village cette fois les Passeraux doivent manifestement être compris paisserots et comme diminutif de paissière, ce qui explique du coup la présence ici de cette apparence d’oiseaux. La paissière désignait vulgairement à Reyrieux comme ailleurs la prise d’eau du bief du moulin ; les paisserots trouvent ou plutôt trouvaient leur motivation première dans l’irrigation des herbages de la plaine. Ils se situaient, pour ceux qui s’en souviennent, sur le chemin d’eau appelé la Creusette, axe majeur de ce système d’irrigation qui remontait à l’évidence pour le moins au temps des seigneurs de Villars.

Ils témoignent du parti que tirèrent les habitants de ce point précis de la côtière de Dombes des circonstances plus ou moins favorables de leur terroir.

Un troisième lieu-dit En Budron, vers Parcieux, évoque quant à lui une activité artisanale disparue; au sujet de cette expression qui semble également bien du cru me fut donné une signification assez proche de celle de bouillon.

C’est forcément un dérivé local de l’ancien français bué : lessive en relation avec la blanchisserie ou Blancherie des Garets dArs qui fonctionna autrefois près de Clairval (ferme dite de la Sablière).

Cornut est un nom d’écart aujourd’hui introduit sur le parcellaire. Ce pourrait être un nom de personne, en ce cas le t final devrait être en principe la règle mais les conditions du lieu fournissent une meilleure explication. Corne, terme expressif et imagé, fut fréquemment employé pour désigner un angle, un coin ou l’extrémité d’un territoire.

Comme tel, il est surtout le propre de la moitié orientale du département où il peut trouver davantage sa motivation dans les circonstances du relief, c’est-à-dire qu’il aurait moins de raison d’être en un pays de plaine ou mollement vallonné et cependant la Coumaz correspond encore vers la Saône et le Sabot, nom de lieu sans relation aucune avec une chaussure, même rustique, à la pointe terminale du territoire trévoltien entre celui de Reyrieux et la rivière, apportant ainsi une confirmation catégorique à la règle précédente.

Ces formes graphiques sont très indécises: Cornat simplement dans une vente de biens nationaux.

« A la Corne » s’appliqua aussi vers la jonction de deux chemins pour la parcelle comprise à l’intérieur de la fourche ainsi déterminé ; là encore on trouve des exemples caractérisés.

A Reyrieux la Corne – d’où le lieu-dit « Cornu » – aurait désigné la fraction de campagne habitée, donc le bout du village, située sous le coteau boisé traversé aujourd’hui par la montée des Esses. La création de cette voie départementale, vers la fin du siècle dernier, a bouleversé l’ensemble du site ce qui rend difficile une juste appréciation visuelle des conditions initiales, pourtant flagrantes. En définitive Cornu sous­entend ici la corne du village, mais doit beaucoup au vieux terme Bornu qui fut apparemment en usage autrefois dans la localité.

Le Cassolet qui domine sur la droite cette route dite des Esses peut s’expliquer par le chemin qui desservait cette partie du pays. Le terme employé comme toponyme n’est pas exceptionnel quoique peu répandu.

Je vois à son origine un diminutif de pas au sens de passage, un passelet ; en fait un infâme raidillon qui trouva justification imprévue dans le parcours habituel du cyclo-cross et qui est bel et bien indiqué sur le plan cadastral de 1825 comme ancien chemin de Reyrieux à Pouilleux. Chacun sait que cette piste longe un ravin et l’on peut tenir pour certain que plus d’un chargement excessif mal conduit ou mal équilibré y entraîna jadis le chariot et son attelage, non sans perte et fracas. L’adaptation de ce très probable passelet s’explique ainsi d’elle­même: le lieu de départ pour cette descente aléatoire devenant alors familièrement le Casselet.

Autre élément pour cette localisation sur le plateau voisin: ailleurs, notamment vers certains marais dauphinois comme également cette fois vers Belley avec les Ecassas dans un autre secteur marécageux, ce nom a pu être suggéré par aiguasse, forme augmentative du vieux français aigue (eau) évoluant ici dans le sens d’escassier, briser.

Les Aigues, sous-entendu la source minérale, ne fut-il pas manifeste­ment un terme en usage dans notre petite région talançonnaise : nous le retrouvons attesté dans plusieurs communes des alentours en témoi­gnage vivace d’une Terre des Eaux, sans doute féodale.

La Reste, nom d’une ferme isolée dans la plaine, situation qui fut exceptionnelle dans la commune, est associée aux grandes crues de la Saône. On retrouve cependant ce nom jusque vers les Alpes avec une motivation sans doute différente. La tradition orale talançonnaise fait état d’une remise seule restée debout après une inondation mémorable, parce que bâtie en pierre. Ce peut être aussi bien parce que l’eau demeura captive, à la décrue, dans une dépression voisine, plus basse que le niveau moyen de la plaine riveraine, circonstance qui serait également à l’origine du nom de Combard sur Trévoux voisin. Quoiqu’il en soit l’endroit reste inséparable du souvenir des crues désastreuses.

En somme, des expressions qui traduisent assez exactement des particularités de la topographie locale.

La Crote du Loup connue ou plutôt méconnue à présent sous la version dégradée la Croûte, vers le vallon d’Herbevache, site disparu purement et simplement du fait d’extractions de matériau dans la carrière municipale offre un véritable piège, non à loup bien entendu, mais un traquenard pour le curieux que cette expression déroute. II faut comprendre la grotte, la caverne en vieux langage et sans doute ceux qui arrangèrent ainsi au cas féminin cet ancien crot au sens ordinaire de trou, le firent avec quelque arrière-pensée maligne. Ce serait donc une version très locale d’un Crot du Loup que l’on retrouve du reste en toutes lettres à Rancé, rectifié Creux, et sur la rive droite de la Saône, vers Quincieux par exemple. Comme d’ailleurs assez loin des rives talançonnaises vers celles, très humides, du Rhône face à la Savoie. A l’origine de notre série fut très probablement un domaine dit le Crot au Lou ou Crot-lou, c’est-à-dire le creux ou le trou du lac; bref, un trou d’eau; vraisemblablement une ancienne larne de la rivière, disparue depuis peut-être 1 000 ans.

Le Bugey représente quelques exemples de Lous, dépressions du terrain plus ou moins marécageuses collectant les eaux de surface; les lous ou loups de Brénod entre autres.

Ce sont donc des étangs permanents du passé travestis en cette sorte de dangereux carnassier qui, longtemps, préoccupa nos ancêtres. De façon parallèle on a prononcé chez nous Lour ce qui autrefois était appelé Gour.

Je ne terminerais pas sans évoquer le nom de ce hameau: le temps dont l’orthographe actuelle intrigue et déconcerte. Le processus de formation ici n’est plus cette fois à l’échelon de la paroisse mais particulier au pays de Dombes, cette graphie bizarre se retrouvant çà et là dans la proche région. Restitué par le patois: a A le temps », A le Tang autrement dit A l’étang, il trouve son origine dans un plan d’eau stagnante depuis longtemps disparu par envasement. Dans le quart sud-ouest du département de lAin, le nom de famille Deletang, extrait non sans mal du patois, fut régulièrement francisé Dutang pour figurer comme il se doit sur les registres paroissiaux. Il a, du reste, conservé le plus souvent l’empreinte initiale.

Par ailleurs un Tan-Michel de Civrieux, dans la creuse du Grand Rieu, se traduit à l’évidence Etang Michel. Pour en revenir à l’étang fossile talançonnais, voici un bel exemple de coquille qui n’a rien de lacustre et qui laisse perplexe quant à la valeur absolue des anciens textes: certain scribe distrait ou nostalgique, au début du siècle passé, à partir d’une graphie, le Temps hameau, recopia très simplement: le temps heureux.

La poussière des vieux registres cache parfois de telles réussites. Avec ce fossile qui rejoint pour sa part les tanches et autres productions essentiellement dombistes prendra fin cette petite revue des lieux-dits caractéristiques de Reyrieux qui tous se rattachent plus ou moins directement à son histoire.

Il en est d’autres également loquaces: Grange-basses… Vignoles, les Ramasses… mais comme le tang, pour rendre à ce dernier une orthographe plus vraisemblable, ne lui appartiennent pas en propre et demanderaient une étude spéciale.

Pour conclure, parmi les divers aspects du patrimoine local, les toponymes, les lieux-dits ne sont assurément pas les moins intéressants puisque certains plongent des racines dans le passé plus loin encore que les plus vieilles pierres.

Nous aurons remarqué la place majeure tenue par les anciens maîtres du sol, les meilleurs ? les gens sans histoire ? ceci n’est nullement certain.

H. BARTHOUX