2002 – 01 : Les Tuiliers de Port Bernalin

Ceci est d’abord l’histoire des tuiliers, ces travailleurs de la terre, de l’eau et du feu qui, sans le secours d’engins mécaniques, simplement à la bêche et en moins d’un siècle modifièrent la géographie de la plaine talançonnaise en amont du Port Bernalin. Les tuileries du Port sont à l’origine des [aunes, ces eaux mortes en voie de disparition aujourd’hui, partiellement comblées. Les tuiliers sont de Neuville-sur-Saône ou d’ailleurs, quelquefois de Parcieux. Des gens surtout de la Saône, dont Les activités et les préoccupations en milieu riverain ne se confondirent guère avec celles des villageois. A leur propos, il est même permis de parler de véritable clan, puisque dans la proportion des deux tiers, ils apparaissent unis par les liens familiaux.

Un métier qui n’allait toutefois pas sans risques : Les deux tuileries existantes lors de la crue de 1840 durent être reconstruites, comme la ferme de la Reste et l’auberge du Relais. Plus sournois que les colères de la rivière, voici un danger offert par des eaux trop souvent croupies : l’acte de décès de l’enfant du tuilier Deverchère en 1853 offre, ‘, rapporté au crayon, la mention typhoïde.

Hors de ces cas extrêmes, une moyenne d’un décès sur quatre avant l’âge adulte, la mortalité ne diffère cependant pas de celle de l’ensemble de la population à cette époque.

Passons maintenant à un minimum de technique inséparable de souvenirs vécusdans la tuilerie Baunaud en 1929, l’année où devait à jamais cesser ce genre d’activité

A côté du four, puissante construction de briques, des briques qui quant à elles avaient été cuites ailleurs, dans un autre four, s’allongeait le séchoir assez vaste hangar ouvert mais très bas en toiture afin que la pluie chassée par le vent n’atteigne pas les tuiles au séchage. Là-dessous, puisant dans un bac d’argile travaillée, juste assez plastique pour ne pas s’affaisser d’elle-même, le tuilier modelait en un tour de main sa tuile sur une forme arrondie ; auprès de lui, son aide trouvait au modelage une place, quelque part dans le séchoir, en retirant doucement la forme. Au total, quatre étapes : extraction et charroi de la terre, préparation et stockage, modelage et séchage ; au terme de cette dernière phase, la terre séparée définitivement de l’eau est prête pour son mariage avec le feu qui en fera un matériau noble de construction. Et maintenant, pourquoi des tuileries vers L’auberge dite Maison Bernalin, ici et pas ailleurs ? A l’origine première de cette industrie locale est la présence à ta cote 168 d’une couche d’argile quaternaire. Ceci par un caprice du cours de l’ancienne Saône-qui laissa en bordure de son lit une légère couche d’alluvions récentes, un gisement d’accès facile, alors que plus loin prévaut le sable et même le sable fluent.

Question de qualité et de commodité d’extraction, une évidence : on venait s’y procurer de la terre à potier depuis Trévoux, Neuville et Saint-Germain-au-Mont-d’Or. Autre précision : la terre cuite du Port était de teinte rosée, très banale.

LA CRÉATION DES TAUNES

Au début du dernier siècle, le tuilier Duverdy devait se procurer la glaise chez les propriétaires du voisinage, sans doute contre une modeste indemnité. Ce n’est qu’en 1832, avec l’essor de la construction Louis-Philipparde, que le tuilier Picquet acquit une parcelle de pré riveraine en Lyte. Dès lors, à partir de 1838 l’élan est donné : tous les lopins en pré situés en ce lieu jusqu’à 1 km en amont seront acquis et exploités en bordure du chemin de halage, entraînant l’apparition d’une [aune essentiellement riveraine.

Mais ces prises de terre ne suffisant plus à la demande, le chaufournier de Trévoux Achard, un gros consommateur, porte la bêche plus loin à l’intérieur, aux Prés Sabots, dès 1878. L’accès s’opère par une desserte, à présent disparue, et entre 1800 et 1920 Le terrain est excavé sur 500 mètres au long de ce passage, créant ainsi une seconde laune. Les prises d’argile des derniers tuiliers en date, Michel et Baunaud, devaient du reste faire se réunir les deux bras morts en un système que nous montre encore la carte I.G.N révisée pour l’année 1971, alors que le comblement était amorcé. De ceci, il demeure bien entendu que les prélèvements s’opéraient à l’étiage ; à la première grande crue hivernale les fosses s’emplissaient d’eau ; ne pouvant creuser en profondeur les tuiliers grignotaient donc la prairie un peu plus loin ; c’est ainsi que l’on peut résumer la création des launes. IL y eut du poisson dans ces eaux stagnantes. De plus, la présence de tels séjours d’élection pour toute espèce de batracien devait inconstestablement modifier l’écologie de la plaine talançonnaise : L’ancien chemin de Neuville à Trévoux, précisément à travers cette plaine, en a le nom populaire de chemin des crapauds, et pour cause : Veau dormait dans la laune, à 100 mètres. Encore vers les années 30 ces bestioles réfractaires au progrès et . ignorant l’apparition des automobiles se faisaient aplatir, au bas mot par ` centaines, dans l’allée des Mûriers, ce ‘ parcours ombragé qui se mutait alors en R.N. 433, une voie majeure aujourd’hui ravalée au rang de départementale (C.D. 933), et il n’y a plus de crapauds.

LA TUILERIE DUVERDY

Elle existait déjà, et seule en ces deux lieux, en 1823, modeste officine adossée à une habitation voisine de L’actuel Relais des Escurie, en termes plus classiques Maison Bernalin. Sur le plan matériel voici un émouvant témoignage noté chez un amateur de ce genre de curiosités : le nom de la fille du tuilier Marie Duverdy tracé en belle écriture sur une tuile de L’atelier paternel. Avec le gendre Claude Sollier, maître-tuilier, l’activité va prendre de l’ampleur par l’acquisition d’un pré et d’un autre situés ,` en Lyle, mais sans dépasser cependant le cadre du règne de Louis­Philippe. Après la mort de J.-B. Duverdy en 1844 Les SoUier quittent le Port. Reconstruite après la crue de 1840, la tuilerie fut démolie en 1856 et la maison vendue au comptable lyonnais Chavet ; elle a disparu depuis.

LA TUILERIE PICQUET

François Picquet tuilier, d’une famille non talançonnaise, acquit en 1832, d’abord au Plat, une parcelle de terre sur laquelle est portée une construction nouvelle en 1837 ; elle sera reconstruite après , 1840, puis, achète, la même année, un pré riverain en Lyle. La tuilerie, à 250 mètres du C.D 933 et à 700 mètres du Port, n’en n’avait pas pour autant échappé au désastre, elle était accessible depuis le chemin de Veissieux par les chaintres (1), en bout de champ. 1873 marque la fin de cet atelier alors en concurrence avec la Tuilerie Bione.

Chaintres : bout des champs laissés libres pour le retour de l’attelage.

LA TUILERIE CHRISTOPHE DEVERCHÈRE

Antoine Christophe demi-frère des enfants Duverdy est aubergiste cabaretier, sans doute à la Maison Bernalin dont le propriétaire n’est pas forcément le tenancier, puis se déclare tuilier en 1840.Il semble avoir bricolé une tuilerie sur la parcelle en pointe vers la Croix More[ entre le C.D. 933 et le chemin du Port. Il décède en 1863 après avoir laissé à François Deverchère tuilier, qui partage son existence entre Reyrieux et Parcieux, des locaux non imposables. Au terme d’une activité de moins de 15 années, Claude Serindat construit une maison sur cette parcelle en 1877.

LA TUILERIE BIONE MICHEL

Louis Bione tuilier devient le gendre de Christophe en 1861 et acquiert l’année suivante la parcelle touchant l’atelier Deverchère ; il y construit maison et tuilerie en 1863 et ajoute un séchoir en 1876 ; puis augmente le fond des trois parcelles voisines. Bione se dit alors Fabricant de tuiles et marie sa fille avec le tuilier Claude Michel de Parcieux. La mort de Louis Bione en 1902, précédant celle de sa fille en 1903, marque le déclin de l’établissement cédé en sa totalité à François-Simon Baunaud en 1909. Le séchoir ne fut démoli qu’en 1943.

LA TUILERIE BAUNAUD

Elle fut construite au Port mais sur le territoire de Parcieux dès avant la fin du dernier siècle et complétée d’un four à chaux en 1832. François-Simon Baunaud est propriétaire sur Reyrieux dès 1899 en fait depuis 1892 et l’activité tuilière devait s’y poursuivre jusqu’en L’année 1929. Mais nous touchons là des contemporains et nous ne piétinerons pas les plates bandes de nos voisins de Parcieux.

Un mot encore, en Bresse et en Dombes pays dépourvus de pierre où L’on fabriquait un tonnage plus important de carrons ou briques, l’atelier s’appelait carronnière ; au long de la Saône, au contraire, où la pierre transitait par la rivière, ce nom de lieu reste exceptionnel.

Henri BARTHOUX