19xx – xx : Les Sarrasins

Avec les Sarrasins qui, nous en avons des preuves , firent maintes fois s’égarer l’imagination de nos ancêtres, nous abordons un chapitre plutôt méconnu de notre petite Histoire.

En voici un exemple : la bastide très médiévale de la plaine d’Ambronay, construite en 1325 par les Savoyards, était devenue communément le Fort-Sarrasin moins de cinq siècles plus tard : nos anciens n’en n’étaient pas à cela près…

La rumeur publique faisait jadis état d’une bataille qui aurait eu lieu dans notre plaine des sables entre Francs et Sarrasins ; quel feu peut se cacher derrière ce rideau de fumée ? Il semble sage de rester ici sceptique, d’autant que de telles rencontres ne laissent ordinairement aucune trace sur le terrain.

Par contre, la question peut être envisagée sur un plan autrement plus solide et nous devrons pour cela opérer comme un enquêteur sagace qui s’efforce de comprendre les personnes sur lesquelles il enquête.

Donc, l’invasion arabe avait été arrêtée à Poitiers par Charles Martel l’an du seigneur 732. La poigne de Charlemagne nous en préserva ensuite. Un siècle encore et l’on ne parle plus d’invasion mais cette fois d’incursions musulmanes dans l’ensemble du Midi de la France, dans la vallée du Rhône et même de la Saône ; il ne s’agit plus de cavaliers du prophète, mais bien de pillards à cheval qui se livrent alors, au détriment des chrétiens, à leurs tendances naturelles et lorsque, au Xe siècle, ils s’emparent dans un passage des Alpes, ce qui donne une juste idée de leur audace, du plus riche abbé de toute la région, ce n’est certes pas pour le convertir, mais pour en tirer une belle rançon.

Pourquoi une telle impunité ? Il eusse fallu que le modeste royaume de Bourgogne et celui de Provence accordassent pleinement leurs efforts et que leurs cavaleries associées fussent capables de mater et aussi de rattraper les cavaliers sarrasins. A l’évidence, ces « maudits » avaient pour eux la mobilité.

Ne sous-estimons pas toutefois pas trop nos devanciers, puisque un commun péril peut rendre les hommes raisonnablement solidaires et même intelligents. Nous pouvons tenir pour certain que les populations menacées alors s’organisèrent pour une relance des signaux d’alarme que l’époque romaine, organisée s’il en fût jamais, avait forcément prévus au moment critique des invasions barbares, avec dans ce système le promontoire des tours de Trévoux – qui n’existaient pas encore – occupant une place de choix pour la vallée de la Saône. Une bande pillarde est-elle repérée, par exemple, du côté de Vienne… L’alerte est aussitôt donnée par un signal de feu ou de fumée et les guetteurs partout vont se tenir prêts à avertir en amont, si la menace se précise.

Je discerne à cette lointaine époque, qui ne fut pas de quiétude, trois points forts pour Reyrieux.

Les points fortifiés de Reyrieux

BALMONT

D’abord Balmont, fondation franque sur le versant ouest ; la forme du nom tend à le confirmer : le latin dira Mont-Bel où le germain dira Bel-Mont ; et là, à Balmont, un enclos de 160 Pas de diamètre qui s’est conservé dans le parcellaire pour un tiers de son périmètre. En terrain , uni, le parcellaire ancien ignore les courbes, le labour ; impliquant un ordre orthogonal ; tout arc de cercle est  » suspect, surtout lorsqu’un chemin contournant l’enclos circulaire en a conservé l’empreinte. Un site choisit ce Bel­ Mont avec une source tout à côté. L’habitat y a du reste perduré dans l’enclos même et dans son voisinage immédiat.

Une telle situation à mi-pente n’étant guère propice aux entreprises de la cavalerie, je retiens donc Balmont et son enceinte à l’origine palissadée parmi d’autres dont les Francs établis chez nous au VIe siècle, pratiquement en pays conquis, parsemèrent le territoire.

LE CRÊT

Ensuite le Crêt, exactement au-dessus de la ferme dite de la Blanchisserie, vers Clairval ; depuis le Crêt, on aperçoit sans problème le promontoire trévoltien et l’on pouvait avertir Balmont et l’ensemble du village.

Un petit enclos circulaire y apparaît possible sur le bord du plateau, précisément pour voir venir ; le refuge pour un habitat de toujours en un lieu riche de sources.

J’estime que fut préférée ici la solution boschet, ou bouchet, c’est-à-dire un petit bois, un bosquet.

Il faut se représenter les « menacés » ayant à sauver si possible leurs familles et leurs animaux ; se cacher alors dans les bois… Ceci est très envisageable dans le cas de forêts voisines.

Cependant, entre tirer dans les taillis du voisinage des ‘ bêtes dérangées et bramant à qui mieux ou la boucler à + l’intérieur d’une solide palissade, elle-même entourée d’épines et de haute végétation se présentant dans la campagne comme un petit bois parmi tant d’autres, je pencherais pour la solution boschet ; l’art du camouflage en quelque sorte.

Les pillards trouvent un habitat déserté, les provisions ont été soigneusement serrées dans quelque cache ; au pire, ils renverseront les cabanes, brûleront les chaumières avant de continuer leur course, mais les occupants auront sauvé l’essentiel.

LE BRET OU LE CHÂTEAU « SERRE TALANÇONNAISE »

Le troisième point fort appartient aux très grandes probabilités.

Nous le localiserons au Bret, où un lieu-dit Serrières représente une adaptation talançonnaise du mot « serrières », expression se rapportant à une serre du temps des Sarrasins, autrement dit l’enclos où l’on serrait dans tous les sens du terme, le bétail, les femmes et les enfants, finalement les hommes pour tenter la défense du périmètre ; en fait, une solide palissade de forts pieux appointés, avec peut-être un fossé au devant bref de quoi décourager des cavaliers et les inciter à chercher plus loin une proie plus facile. L’ABC de la défense pour le piéton fut constamment d’arrêter la charge d’un cavalier.

Il serait surprenant que les maîtres des lieux au temps des invasions barbares, qui n’en n’étaient pas à une muraille près, n’eussent pas établi un refuge en dur avec une enceinte annexe pour les serviteurs et que les maîtres des mêmes lieux, quelques siècles plus tard, n’eussent pas tenté une relance du refuge ancestral, de sorte que l’endroit, pendant mille ans et plus fut constamment, fut dit le château ; le nom lui est resté.

Une anomalie de l’habitat ancien pour cette fraction de la paroisse permet de retracer l’essentiel du système, de ce qui fut pour finir le manoir et la cour-basse des seigneurs de Reyrieux, qui disposaient quant à eux d’un refuge personnel sur la colline du Chatel.

C’est donc là qu’il faut situer la Serre talançonnaise, où s’abritaient les habitants du village et ceux de Veissieux lors des incursions sarrasines au Xe siècle.

Quant à prétendre que tout ceci fut constamment efficace; c’est bien là une autre histoire…
Les stratégies en présence : les razzias et les guets

Comment opéraient les pillards ? Sans doute par dispersion en bandes pour écumer le possible de toute une région ; ils vivaient en somme sur les chrétiens et emportaient avec eux les objets précieux.

A ceux qui seraient tentés de douter de l’importance de l’ancienne menace sarrasine, je répondrai que les lieux-dits la Garde, dans notre région et contre tout attente, attestent par leur ordonnance un système de guet et de préventions qui ne s’explique qu’à ce moment de l’Histoire, celui de la dernière en date des grandes invasions.

Ces étrangers appartenaient à une civilisation plus raffinée alors que la nôtre devait être également supérieure sur le plan des chevaux et de l’équipement ; on comprend qu’ils laissèrent la mémoire de gens hors du commun, à la limite de magiciens.

Les pertes et les ravages, les entassements périodiques dans les refuges et les alarmes continuelles, une insécurité préfigurant en plus imagé celle des guerres seigneuriales devaient marquer profondément plusieurs générations.

Mille ans après, nos pères voyaient encore partout et jusque dans certaines cheminées bressanes la trace des fameux Sarrasins.

H. BARTHOUX