1985 – 12 : Les Fontaines

Les sources et les fontaines à Reyrieux, depuis les progrès des adductions d’eau, ont perdu leur place de premier plan. Il s’agit cependant d’un patrimoine naturel indéniable qui, bien que maintenant mis en veilleuse, n en demeure pas moins disponible car, quoiqu’il arrive, et l’histoire des civilisations nous montre plus d’un effondrement spectaculaire, les eaux couleront toujours. Nous évoquerons aujourd’hui les fontaines et d’abord celle qui, bien que quantitativement fort modeste, nén pesa initialement pas moins sur les destinées du village, nymphe désabusée désormais rentrée dans l’ombre : la source minérale.

Pour ceux qui, nouveaux venus dans la Commune, sont imparfaitement au courant de son passé, je préciserai qu’un petit établissement thermal fonctionna, sous le Second Empire, au hameau dit de Fontaine-Bénite, au-dessus du groupe Mairie Ecoles, exactement là où est le parc de l’ancien Hôtel des Eaux. Les noms sont ici éloquents.

Il est permis encore, à propos de cette eau minérale, de parler d’un patrimoine Talançonnais car celui-ci demeure virtuel bien que l’autorisation officielle de l’exploiter ait été retirée en 1935. En fait, la vie thermale qui justifia un temps pour notre village le titre aussi pompeux qu’inattendu de Reyrieux-les-Bains, construits vers 1860, étaient déjà fermés, avant que d’être finalement rasés, au début de notre siècle.

Les lettres de noblesse de l’eau ferrugineuse hydrosulfurée du frais vallon de Font-Bénite ?

Richesse en fer supérieure à celle des eaux de Charbon­nières et plus encore à celle de la source vosgienne de Bussang, approchant celle de Spa en Belgique, soit deux stations réputées à la Belle Epoque, dans une compétition où la première place revient peut-être à Ozezza, dans l’île de Beauté. Bref, elle se classait, puisqu’il faut parler du passé, parmi les sources ferrugineuses riches, tenant la sixième place en France dans sa catégorie et même la seconde, sans doute après la source Auvergnate de Rendelaigue, pour la seule présence de ce fer bicarbonaté dont les organismes anémiés sont avides.

Les raisons d’une carrière si brève, d’une destinée au total éphémère ? Nos édiles de la fin du siècle dernier ont été, assez facilement du reste accusés, mais qui, en place ne s’attire pas quelque critique… de n’avoir rien fait pour que vive « Reyrieux-les-Bains ». Ils eussent été absolument inex­cusables si… si un malencontreux hasard, pour ne pas dire une désolante fatalité, n’avait pas fait surgir, à moins de dix kilomètres de Lyon, cité tentaculaire en principe anémiante et riche de curistes en puissance, Charbonnières, également les-Bains, et ceci dès un temps où les nôtres restaient encore à venir.

Mais restituons les faits en leur époque et mettons objecti­vement en parallèle les deux stations : la source rivale, c’est bien hélas le terme qu’il convient d’employer, fut découverte en 1773 par le Curé de Tassin et de Charbonnières, l’abbé de Marsonnas à la suite d’une épizootie dont seuls les ani­maux qui avaient bu de l’eau ferrugineuse furent exemptés. Cette eau bienfaisante, utilisée d’abord de façon empirique dans le premier quart du XIXe siècle, reconnue d’utilité publi­que vers 1850 est alors, non sans mal, en voie de lance­ment. Vers 1900 encore ses promoteurs reconnaissent qu’elle est méconnue et que l’on ne se bouscule guère à la Source.

Pourtant sous le second empire la mode indiscutablement est aux « Eaux ». Néanmoins un sanatorium y est né en 1904-1905 dans le louable but de redonner du poids et des couleurs à l’enfance anémiée de l’agglomération lyonnaise. Et le Casino qui date de la Belle-Epoque témoigne d’une vie qui, si elle n’est pas exactement thermale, n’en n’est pas moins aujourd’hui encore active.

De son côté, la source de Reyrieux est redécouverte, (en réalité retrouvée) par Monsieur J.-C. PERRET, d’une famille de meuniers talançonnais, dans le terrain attenant à son Moulin de Fontaine-Bénite, en 1859. M. PERRET n’avait eu, en cette affaire, qu’à se référer à la tradition locale. Il trouva un appui et un promoteur, pour l’exploitation envi­sageable, en la personne du Docteur BARON, de Trévoux, car l’époque était favorable.

Après les indispensables analyses, le Ministre accorde l’autorisation en avril 1861.

L’établissement est lancé, les malades affluent pendant quel­ques années, près d’une centaine entre 1861 et 1867 ? mais dès le départ il faut reconnaître que les chances de réussite restent minimes. Charbonnières, plus proche de Lyon, bénéficie d’un cadre sylvestre, d’un environnement sensi­blement moins campagnard, plus attrayant. Enfin, que l’on songe qu’il existe actuellement 1.200 stations en France, parmi elles, plusieurs autres Charbonnières.

Aujourd’hui le fer-aliment malgré Popeye et les épinards, n’impressionne plus guère et ses besoins, question d’épo­que, se sont raréfiés ; le possible devenir non réalisé de notre Source apparaît fortement aléatoire.

Ses heures de gloire, toutefois, remontant très loin dans le passé : la nette empreinte solaire que l’on peut discerner dans l’ensemble de la toponymie talançonnaise ramène au dieu gréco-romain Apollon lequel ne pouvait être ici parmi les différents visages de sa personnalité que par son aspect guérisseur, précieuse indication. Les diverses trouvailles faites dans le vallon lors de la construction de l’établissement thermal notamment un vase à boire en verre irisé et quel­ques médailles de la colonie de Nîmes et des premiers césars, furent là pour affirmer les antécédents gallo-romains du site. La fontaine aux dépôts couleur de rouille devait certainement être connue déjà de nos pères les Gaulois. Ne nous y trompons pas, l’importance de Reyrieux à cette lointaine époque, importance attestée par maintes décou­vertes ou promesses de découvertes, en est la conséquence directe et nous avons là le reflet d’une prospérité dans laquelle le voisinage relatif de Lugdunum, la capitale d’alors, entra sans doute en ligne de compte.

Et l’on peut évoquer mais autrement que par Aquae = les­Eaux, à l’image d’Aix-les-Bains riche de ses eaux et de ses souvenirs romains, un petit air Talançonnais où la Source paraît bien, mais de façon indirecte, avoir conditionné le nom même de la bourgade.

Rien de tout ceci, au contraire, à propos de Charbonniè­res, le syndicat d’initiative de la station rivale n’eut pas manqué d’en faire état et si, en vertu de je ne sais quelle aventureuse possibilité il l’eut cependant tenté, le nom même du pays suffirait à en faire très fortement douter. Ce nom n’est révélateur que de l’activité d’anciens charbonniers aux faces mâchurées édifiant leurs meules dans un secteur boisé propice pour la demande du grand marché du confluent. Ainsi l’histoire de notre Source peut se résumer en quatre périodes très inégalement partagées dans le temps : d’abord et selon un ordre de grande probabilité, une vie antique associée à une vénération manifestée depuis une date sans doute reculée. Puis avec l’époque chrétienne une lente mise en sommeil, cependant pas d’une manière si complète qu’il ne persiste un souvenir confus d’eau bienfaisante finalement concrétisé par l’expression Fontaine-Bénite.

Un bref renouveau de vie thermale vers la fin du XIXe siè­cle et selon la mode de cette époque. Pour terminer, un déclin ou l’Etablissement poursuit une carrière purement hôtelière jusqu’au quasi abandon actuel.

Que subsiste-t-il aujourd’hui des « Eaux de Reyrieux » ? L’Hôtel de cure, construit dans le genre chalet suisse vers 1860 à côté de l’ancien Moulin Perret, l’essentiel du parc et le pavillon de la source avec un dernier et seul robinet chancelant déjà vers 1930, à l’extrémité orientale de ce massif de verdure. Et pourtant l’établissement thermal fut complet avec bains d’eau simple, bains de vapeur, bains russes ou sulfureux ou même de boue minérale, douches variées, gazéification de l’eau à la demande. Un débit total de

1.700 litres. Le plein succès des traitements contre l’ané­mie et la leucorrhée, surtout, est démontré dans une Notice Médicale du Docteur BARRON, publiée à Trévoux en 1868, aux jours fastes de Reyrieux-les-Bains, opuscule maintenant introuvable qui relate en fait l’histoire de la Source.

Les curistes arrivaient de Lyon, principale pourvoyeuse en teints chlorotiques et en organismes débilités, par un service régulier de voitures depuis Trévoux, et trouvaient hospita­lité dans les petits hôtels du pays.

Cependant que se négociaient et s’expédiaient les bouteil­les dont voici le texte de l’étiquette ; il résume les vertus des eaux ferrugineuses hydrosulfurées de Reyrieux et du même coup la valeur d’un patrimoine local désormais uniquement potentiel : « leur double propriété les rend utiles dans toutes les maladies qui proviennent d’un sang vicié ou appauvri : anémie, chlorose, débilités, caehexie paludienne, scrofules. couleurs pâles; engorgement du foie, de la rate, pertes blan­ches, troubles de la menstruation, etc. en un mot : toutes les maladies où il faut relever l’organisme » .

Je rappelle que l’épilogue et le point final de l’aventure balnéaire de Reyrieux fut le retrait de l’autorisation propo­sée par le Service des Mines, en 1935.

Fontaine-Bénite : cette expression imagée paraît le propre seulement d’une fraction réduite de la région Rhône-Alpes, alors que les Bonne-font, de signification assez voisine, sont singulièrement plus répandues. Elle reste cependant très significative vers Chezery, encore dans notre département, Saint Rolland, selon la légende, planta son bâton, l’eau surgit et en un clin d’œil fit d’un lieu stérile et caillouteux une verte prairie. Lendroit s’appelle aujourd’hui Fontaine-Bénite et il est certain qu’une chapelle y existait depuis au moins la fin du Moyen-Age.

Une bénite fontaine, savoyarde celle-ci, vers la Roche-sur-­Foron, se signale sur les cartes routières par le signe conventionnel de ce genre d’édifice culturel, demeuré du reste toujours lieu de dévotion. Pas de chapelle connue à l’orient de notre village mais une très probable main~mise motivée par l’Eglise de Lyon décidatrice de la paroisse sur une tradition séculaire.

Nous ignorons l’époque où apparut le nom et à quoi il fut primitivement associé. Ce qui est certain c’est qu’il caracté­risa lëcart et qu’on le respecta en fin de compte sur une petite fontaine qui existait en bordure d’un jardin vers le carrefour de l’ancienne route de Pouilleux (par la Grand-Vi) et du sentier qui court sous les bois du chatel, avant que la moderne route dite des « S » soit établie. Le jardin est toujours là mais la fontaine a disparu, démolie au début de ce siècle par le propriétaire du lopin.

Elle avait ici pour raison d’être, simplement de fournir l’indis­pensable eau potable aux habitants du hameau où les puits ne procurent qu’une eau par trop minérale. Dans sa Notice sur Reyrieux, l’historien M.-C. GUIGUE le mentionne en précisant que le nom venait disait-on, (notez la prudence de l’auteur), de ce que l’on pouvait en boire l’eau même au moment où la transpiration est la plus abondante.

Il a été exprimé depuis des avis exactement contraires… les conditions de cette aiguade avaient-elles changées ou la foi faisait-elle défaut ?

Il est bien évident qu’elle bénéficiait ici du préjugé favorable traditionnellement attaché à la source guérisseuse et d’odeur hépatique qui suinte un peu plus bas, a moins de cent mètres. Car il aurait subsisté une mémoire confuse de gué­risons extraordinaires recueillies bien entendu et rapportées par le Docteur BARON sans qu’il ait été possible de les rattacher à un site déterminé puisque la source était alors pratiquement perdue.

En définitive Fontaine-Bénite n’est plus qu’un souvenir imprécis et désormais dépourvu d’objet.

La Fontaine de la Place : celle-ci bien vivante a toujours ses fidèles ; certainement refaite lors de la création du C.D. 4, vers 1880, elle était dite nouvelle vingt-cinq ans auparavant, en 1855. Il faut comprendre, refaite ou modi­fiée, car il est bien évident qu’en ce point du village où l’eau affleure naturellement de toutes parts, à l’occasion jusque dans les caves et même en supposant quelques détourne­ments de filets capricieux, qu’une fontaine à usage public exista depuis des temps immémoriaux, soit quelque part en contrebas de l’église, soit à côté : rappelons les doléan­ces exprimées au sujet de cette dernière lors de la visite pas­torale de 1654 : un lieu humide et plein de sources…

Une demande d’eau potable formulée par les instituteurs en 1855 nous montre incidemment que la captation de la Nouvelle Fontaine laissait à désirer. II se mêlait à ses eaux, à l’occasion, celles du bief du Moulin Vieux passant au ­dessus, au pied de l’église, entraînant une pollution par le fait des routoirs aménagés aux sources du Talançon, en d’autres termes la liqueur nauséabonde provenant de la pourriture du chanvre.

Accessoirement une petite borne fontaine fut installée vers 1930 devant la boucherie, récupérant l’eau sous-jacente piégée par la fosse de l’ancienne bascule laquelle avait fonc­tionné sur la place de l’église, vers le Monument commé­moratif actuel, jusqu’en 1921. Cette fontanette, distillant des eaux à tous le moins imprégnées du souvenir des morts du vieux cimetière, n’eut qu’un temps de service très limité. La Fontaine des Trois Pigeons : c’est l’une des quatre fontaines que mentionne M.-C. GUIGUE pour le village en 1859. Elle ne peut correspondre qu’à celle disparue depuis, qui s’écoulait dans le ruisseau, sensiblement en face du magasin de M. MOREL, vers le point où est à présent la borne d’incendie. Elle coulait donc, à côté d’une verdoyante cressonnière à une époque où l’urbanisation n’avait pas encore supprimé totalement le caractère très campagnard de notre « centre-ville », à partir d’une source qui se trouvait un peu en amont de l’autre côté de la rue, en bordure de la voie publique.

Fontanette encore mais intéressante celle-ci par son nom car, à défaut de quelques légende ou tradition locale vala­ble, ce nom est assez bien explicable par la belle auge de marbre blanc que l’on appelait familièrement le Bénitier de Pouilleux, à présent retiré de ce lointain hameau et déposé dans l’église de Pérouges, sur le flanc droit de la nef. En effet, ce bassin, qui évoque un sarcophage et remonte au Ve siè­cle, s’orne sur le devant de la figuration de quatre colom­bes dont en fait trois seulement sont assez bien conservées et reconnaissables.

L:auge aurait été découverte à Pouilleux… Et pourquoi pas redécouverte, comme le fut la source du vallon, après une période d’oubli et avoir été initialement transportée depuis Reyrieux pour servir d’abreuvoir pour le bétail ?

Une telle possibilité s’accordait très bien avec le nom imagé et significatif donné à la fontaine où ce pittoresque « bachat » aurait eu autrefois, sous l’Ancien régime, sa place toute indiquée.

Je m’appuie pour cette présomption sur la remarque sui­vante : s’il est assez normal et même logique de rencontrer sur le territoire de Reyrieux, fortement marqué par l’épo­que romaine un important vestige lithique paléochrétien, la probabilité par contre devient infime pour ne pas dire inexistante, à propos de l’ancien domaine foncier, également gallo-romain du plateau qui est marqué, quant à lui, par ce nom de Pauliacum sous entendu très probable, médio­cre valeur, faible revenu, en un site qualifié encore au XVIIIe siècle, il n’y a donc pas si longtemps, de mauvais terrain aride.
H. BARTHOUX