1990 – 12 : Les dossiers noirs

Les lignes suivantes, malgré leur titre suggestif, n ont aucunement pour but secret et par des effets souvent faciles d’impressionner le lecteur; elles ont trait à ce qui peut représenter en quelque sorte l’aspect négatif du patrimoine, son ombre complémentaire. Elles le complètent et l âccompagnent pour autant que tout objet éclairé, révélé par la lumière, possède inévitablement un côté d’ombre.
L époque romaine et le temps des barbares

Les siècles, magnifiquement assurés par la paix imposée de Rome à tout l’univers connu alors, tant méditerranéen qu’occidental, sont cependant marqués par des faits de guerre, augmentés de destructions et de pertes, qui ne suivent pas toujours l’arrivée ou le passage des barbares. Ainsi, à peu près au milieu de cette période exceptionnelle, notre microcivilisation talançonnaise subit peut-être les retombées de la défaite d’Albin, prétendant au trône impérial, vaincu et mis à mort près de Lyon en l’année 192 par son rival Septime Sévère.

Lyon, Lugdunum, pour se remettre dans le contexte de l’époque qui avait soutenu le perdant, dut payer chèrement disons cette erreur… dont la suite fut bien entendu le désastre, frappant une contrée heureuse et prospère, livrée au pillage et à la vengeance d’une armée victorieuse. Nos ancêtres en furent-ils victimes ?

Les fouilles de 1985-86 à Châteauvieux ont révélé, parmi des vestiges de bâtiments, une phase d’incendie caractérisée. Le feu était éteint depuis peut-être dix-sept siècles, cependant le terrain, à ce niveau, conservait une odeur subtile mais bien reconnaissable qui avait imprégné toute une couche de remblais en partie calcinés. Certes, les causes du sinistre, qui avait noirci les enduits et fondu pratiquement tout le plomb retrouvé, pouvaient être purement accidentelles, mais ce n’est pas tout: vers 272-73, les habitants de Reyrieux perdirent en relative abondance leur monnaie, récupérée suelement plus tard par les fouilleurs, ce qui peut dénoncer une panique, une fuite éperdue, où les pièces piétinées sont perdues pour longtemps. En cette période, une lutte désastreuse pour les populations opposa encore une fois et pendant cinq années deux prétendants à l’Empire. Là serait la véritable cause de cette très probable déroute et non une possible incursion des barbares.

A partir de l’an 244 et durant tout le siècle, les ravages et les invasions des peuples germaniques, Francs et Alamans, vont se succéder dans notre pays. Pour finir, ce sont les Alains, les Suèves et les Vandales en 406-407. En ce V e siècle, le site de Châteauvieux est en partie délaissé ; la civilisation recule, alors que pour contrer les Burgondes, à qui on a abandonné en fait le pouvoir militaire, les Goths, autres barbares, brûlent sur pied la moisson dans toute la région lyonnaise. C’est du moins ce que nous apprend la vie de saint Patient, qui se dévoue alors pour secourir les affamés.
Hongrois et Sarrasins

Le dossier concernant les incursions sarrasines des VIII e et IX’ siècles et le passage dévastateur des cavaliers hongrois vers 904 dans nos pays est moins étoffé que le précédent.

On ne peut guère que l’entrouvrir à propos d’une tradition orale, recueillie par M.-C. Guigue et non encore totalement perdue, relative à une bataille qui aurait eu lieu dans la plaine des Sables de Reyrieux, entre Francs et Sarrasins.

Les faits de ce genre, qui ne marquent ordinairement guère le terrain, pouvaient cependant rester gravés dans la mémoire des habitants du voisinage et se transmettre d’une génération à l’autre.

Mais après douze siècles et combien de ces générations, n’y aurait-il pas, à tout le moins, quelque confusion ?
Chair humaine

Il est bien connu que les famines du Moyen Age ont entraîné de nombreux cas d’anthropophagie: de vieilles chroniques font mention de cas extrêmes, où l’on alla jusqu’à déterrer des cadavres pour s’en repaître.

J’ai eu sous les yeux les restes d’un enfant, exhumé lors de travaux de terrassement, de pauvres restes réduits au seul tronc et à la tête… L’avis unanime fut alors qu’il avait été dévoré par des chiens errants ou par des loups car, en effet, que manquait-il à ce pauvre corps sinon les parties les plus en chair, si tant l’on devait pouvoir trouver un peu de chair sur une chétive créature, très probablement elle-même affamée. C’est du moins ce qui parut l’hypothèse la plus vraisemblable.

Plus tard, longtemps après la macabre découverte, davantage instruit sur les périodes sombres de l’histoire, je réalisais de quelle sorte de loups le petit corps avait été victime. Une telle sépulture sauvage dans le talus bordant le chemin, à 100 mètres à peine du cimetière de jadis, est chose relative.
Les guerres féodales

Nous n’avons pas de données précises sur des faits de guerre concernant directement Reyrieux, en tant que désolé, à cette époque; ce qui ne saurait signifier que le village et la paroisse n’eurent pas à souffrir des luttes qui opposaient les puissants et surtout de l’hégémonie savoyarde. Par exemple, on ignore quelles furent au juste les retombées du conflit entre les maisons de Beaujeu et de Savoie en 1377, aussi ce qu’il advint de nos ancêtres des bandes armées d’Anne de Viry, quelque trente ans plus tard.

Nous savons cependant, ne fut-ce que par les comptes du Château de Beauregard, plus d’une fois menacé, que l’histoire de la région fut alors marquée de vicissitudes.

Au sujet de Trévoux et de ses alentours, l’abbé Jolibois est assez prolixe: en 1431, François de La Palud, seigneur de Varambon, à l’instigation probable du Duc de Savoie, ravage le pays de Dombes avec 2 000 cavaliers. Il échoue devant Trévoux, presque à nos portes.

En 1460, les Savoyards, toujours eux, saccagent encore les environs de Trévoux. Tous ces dégâts s’ajoutaient aux famines, elles-mêmes suivies bien souvent d’épidémies.

L’historien Guigue voyait dans les guerres féodales la cause majeure de la dépopulation de la Dombes qui, vers 1500, avait déjà perdu la moitié de ses habitants.
Lépreux et pestiférés

Des deux fléaux qui, avec les guerres et les disettes, marquèrent le plus les nombreuses générations de nos devanciers, l’un, les épidémies de peste, s’il fut particulièrement meurtrier, n’a guère laissé l’évocation directe, de mémoire inscrite, qui se soit attachée de manière définitive aux lieux. Le second, représenté par la lèpre, tant redoutée autrefois, se retrouve encore aujourd’hui par les lieux-dits Maladières. Celles de Reyrieux, au cas pluriel, qui n’est du reste pas exceptionnel, sont citées au XIV e siècle et se localisaient vers le passage à niveau du Plat, près de Veissieux, leur voisine la plus proche étant celle de Genay, mentionnée quant à elle au XIII e siècle, sans doute au lieu-dit les Malandières.

Pourtant, ces léproseries n’ont intéressé qu’un nombre au total restreint d’individus, hors de proportion avec les centaines et les milliers de victimes de peste. Ceci très probablement pour une simple raison.

Les malheureux ladres, ou lépreux, objets d’une répulsion et d’une crainte, disons le mot, exagérées, étaient confinés à l’écart du village dans un endroit précis, où ils avaient leurs cabanes; les failles y subvenaient à leurs besoins, sinon ils vivaient de la charité publique, toujours vêtus de jaune et agitant la crécelle de bois qui signalait leur approche. II est vraisemblable de supposer que des terres alentour abandonnées par quelque généreux donateur ou bienfaitrice les aidaient à survivre.

Aucune comparaison avec un quelconque hôpital à propos de cette maladie, devant laquelle l’époque était absolument désarmée.

Mais, issue de ces conditions d’habitat, une empreinte foncière, elle, est toujours l’indispensable substrat d’un nom de lieu, conservant ici la mémoire de la Maladière, où les lépreux de la paroisse et des localités voisines attendaient à l’écart, avec la mort, la fin de leur épreuve.

Rien de tout ceci, au contraire, à propos des épidémies de peste. Dans certains cas extrêmes seulement, les malades furent alors isolés et soignés dans un endroit retiré, qui devint également le lieu de leur sépulture; pour l’exemple la Combe-des-Pestiférés, à Evosges, mais cet exemple est bugiste.

En Savoie, ce lieu de sépulture portait, selon la tradition populaire, le nom très consolateur de Paradis.

On rencontre bien des Paradis dans notre proche région, mais ils sont d’abord naturels et semblent davantage se rapporter à une poétique vision de sites bien exposés sur une hauteur. Après tout, loin des montagnes, le rapprochement d’idées peut prendre une valeur diffé­rente.

Pourtant, lorsque la mortalité dépassa la capacité d’absorption des petits cimetières de jadis qui dressaient un hérisson de croix de bois sur le pourtour immédiat des églises, on dut certainement envisager d’autres solutions.

A Reyrieux, précisément, la tradition orale faisait de la Maladière le lieu de sépulture de victimes d’une épidémie, à une date indéterminée. Ce qui, somme toute, n’a rien de surprenant, un tel endroit ayant été certainement marqué longtemps du préjugé que l’on devine. Les deux traditions, ici, se superposent et se complètent à propos d’un endroit réservé par définition aux contagieux.

Et maintenant, quelques dates: il paraît d’abord surprenant que la trop fameuse peste noire des années 1348 à 1350, où périrent les habitants du Bugey pour un tiers, ait totalement épargné la Dombes. Trévoux, notre voisine, a ensuite conservé le souvenir (désagréable) de l’épidémie de 1648, puis de celle de 1523 faisant suite à une disette ; probablement d’autres encore marquèrent tout ce XVI e siècle…

En 1628, Lyon est ravagé et nous en sommes bien proches. Trois années plus tard, c’est encore le tour de Trévoux.

Le vieux cimetière talançonnais eut une annexe sur le coteau, vers l’endroit où s’élevait la salle ex-paroissiale, au nord-ouest de l’église. Cette nécropole existait de façon certaine vers 1700 et probablement déjà vers 1600, pour le moins.

Je soupçonne fort cette annexe de n’avoir été créée qu’en fonction de trop nombreux décès consécutifs à l’une de ces épidémies. Car une ancienne bulle papale réglementait l’étendue accordée au champ des morts autour de l’église : elle devait se limiter au plus à vingt mètres. Or cet écart est constamment observé à propos des nécropoles initiales dans notre canton et même à Reyrieux pour le mur d’enceinte, côté de l’ouest sur le plan de 1823, il ne dépasse guère cette valeur.

Une seule dérogation à Frans, où tout un côté de l’église réservé à la source Saint-Etienne ne pouvait décemment ni pratiquement rece­voir de tombes. Une autre dérogation fut sans doute obtenue à Reyrieux, où le bief du moulin, longeant l’église depuis des temps peut-être reculés, faisait obstacle à l’extention du cimetière du côté sud et les sépultures s’échelonnèrent dès lors sur le versant voisin.

Quoiqu’il en soit, entre 1719 et 1823, cette nécropole annexe, qui n’en paraît que plus occasionnelle, est désaffectée.
Les huguenots

Les adeptes de la religion reformée, au XVI ‘siècle, ne furent vraiment connus chez nous que sous ce nom. Il est resté associé à une demeure aisée, vers Clairval et la Sallière : maison et pré du Han­guenou, version patoise méconnue aujourd’hui. Au temps des guerres de religions, il y aurait eu, on s’en douterait d’ailleurs, à propos de cette ancienne propriété de la famille Poyat et selon feu M. C. Poyat lui­même, ce qu’il est convenu d’appeler de vilaines histoires: elle était alors entre les mains d’un protestant, d’un huguenot.

Le pire moment de cette triste période coïncida avec la prise de Trévoux par le capitaine Moreau, chef huguenot venu de Lyon en janvier 1563. Le passage des troupes, catholiques cette fois, du Duc de Mayenne, marchant contre les protestants du Dauphiné, fut de son côté désastreux pour le pays ; l’abbé Jolibois lui-même le reconnaît.

N’oublions pas que les réformés étaient iconoclastes et qu’ils se montrèrent particulièrement destructeurs. Dans tout le canton de Trévoux, je ne vois guère que deux ou trois statues de pierre qui pourraient être antérieures au XVI e siècle: deux au portail de l’église de Frans et une dans l’église de Saint-Bernard. Toutes trois sont mutilées.

Les restes de la croix gothique retrouvée en 1987 au Bret représen­tent les mêmes mutilations caractéristiques.
Sépultures sauvages

Si l’on en juge par les sépultures retrouvées çà et là, hors des nécropoles connues, au cours seulement d’un siècle, à Reyrieux par exemple, nombre auquel il faudrait ajouter tous les cas qui ne furent pas divulgués, les inhumations plus ou moins irrégulières ou clandestines furent autrefois assez fréquentes.

Le propre de ces macabres découvertes, c’est l’absence générale d’éléments qui aideraient à les situer dans le temps, sinon à les identifier, voire sommairement. Même les clous de souliers, quand il se trouve de tels résidus ferreux, ne se montrent pas exagérément précis…

Il y eut d’abord les bohémiens, les authentiques gitans qui, paraît-il, pratiquèrent ce rite en des points tranquilles de leur parcours habituel. En dehors des nomades, et il n’y eut d’ailleurs pas que des romanichels, quantité d’occasions de laisser des morts, indésirables, sur le terrain, pour des motivations qui paraissent ordinairement évidentes: règle­ments de comptes ou assassinats purs et simples, soit le fait de brigands, soit à l’intérieur des familles. Les disparitions de personnes passaient jadis facilement inaperçues.

Inversement, à propos d’ennemis, d’êtres malfaisants ou jugés tels, dont la fin semblait devoir se justifier d’elle-même, on ne s’embarrassa jamais de scrupules. Cette dernière guerre et jusque dans un proche voisinage, en a fourni encore quelques exemples. D’autre part, le non-chrétien n’aurait pas droit à la sépulture de l’église, autour de celle-ci.

Ci-dessus, le squelette incomplet d’un homme, découvert sur une fondation gallo-romaine lors des fouilles de Châteauvieux, inhumé dans des conditions qu’il n’eût certainement pas désiré.

Une douzaine au moins, que je sache, d’endroits notés pour l’ensem­ble du territoire de la commune sont ainsi marqués par des découvertes de ce genre, mais toutes n’entrent pas forcément dans la catégorie des véritables sépultures sauvages. En quelques rares points, elles furent peut-être régulières: tombes burgondes ou carolingiennes ?

Un lien commun apparaît entre les autres: la proximité quasi constante d’une voie publique, en raison d’une loi fondamentale éternelle, celle du moindre effort. En outre, plusieurs caractérisent ce qui a pu être, à un moment donné de l’histoire, un terrain vague, donc disponible.
Les causes naturelles

La colère des éléments, du moins pour le passé, nous est surtout connue par les notes des curés de l’époque, mentionnant par exemple tel orage qui brisa les vitres de l’église.

Nous apprenons ainsi que le 10 mai 1578, il y a donc déjà plus de quatre siècles, la terre trembla dans la région lyonnaise et cela durant un quart d’heure, circonstance particulièrement faite pour alarmer les habitants.

Les inondations ensuite… Le 12 octobre 1573 se produisit une crue formidable et surtout subite de la Saône et de l’Azergues (archives de Trévoux). Celle de 1840 resta longtemps dans les mémoires; elle fut la suite d’une période de pluies continuelles ayant duré un mois entier. Selon les récits des témoins – aujourd’hui disparus – les barriques (vides ou pleines ?), arrachées par la fureur des eaux aux cuviers du Bas ­Beaujolais, descendaient à la queue leu leu le courant. Mais ce genre de catastrophes toucha surtout les villages riverains.
La Révolution

La Révolution française, qui avait débuté dans l’allégresse générale avec la nuit du 4 août, l’abolition des privilèges et la fête fraternelle de la Fédération, fut assez vite entraînée dans des excès. A ce propos, il convient ici de demeurer particulièrement objectif.

Dans l’ensemble, les liens appartenant aux nobles, aux ci-devant_-~ ne furent confisqués que dans la mesure où leurs propriétaires, ayant gagné l’étranger, perdaient en tant qu’émigrés la totalité de leurs droits en France. Occasion de maintes redistributions foncières, arbitraires peut-être, mais pour lesquelles des populations rurales moins favorisées luttent encore aujourd’hui, avec ou sans espoir, dans des pays lointains du tiers monde.

Louis Cachet, comte de Garnerans et seigneur de Reyrieux, à cette époque ministre plénipotentiaire à Munich, autrement dit ambassadeur de France à la cour de Bavière, pouvait à ce titre être d’autant plus tenté d’y laisser passer l’orage… Furent donc vendus comme biens nationaux le château de Reyrieux et les trois fermes, avec tout ce qui en dépendait. Dans cette débâcle, que devinrent les 2 800 volumes de la bibliothèque du comte ?

Apparemment vendus et pour les mêmes raisons, les biens de son régisseur Renaudin, mal noté au départ et finalement lui-même émigré; par prudence? Les domaines Audras et de Foudras, à Pouilleux, et quelques menus lots complètent ce qui concerne les personnes civiles.

Le clergé et le spirituel au total furent davantage malmenés: vente comme bien national du luminaire et de la cure, c’est-à-dire de ce qui constituait les ressources de cette dernière, probablement de propriétés de l’Eglise de Lyon. En réalité, il s’agissait beaucoup moins d’une spoliation que de l’application d’un ordre nouveau, dans lequel le prêtre devait être entretenu par la communauté, voeu exprimé par les cahiers de doléances. Vente aussi des deux autres fermes de Pouilleux, l’une appartenant aux Minimes, l’autre aux Dominicains de Lyon.

Vient la période terrible où la Convention nationale siège à Paris. Vers la fin de 1793, l’Ain ressort d’un commissaire, le tyrannique et sanguinaire Javogues, qui, en une semaine, décrète la démolition de tous les châteaux forts. Celui de Reyrieux, qui n’avait rien de fort, totalement inoffensif, dépourvu même du moindre fossé, ne sera pas touché. Cependant que Trévoux voit sa grande et belle tour octogone lamentablement abaissée et Saint-Bernard son manoir démantelé.

Le curé de Reyrieux, Pierre Bourdin, victime de sa fidélité au Saint-Siège, figure dans le Martyrologe du clergé français pendant la Révolution (page 39) ; ayant rétracté son serment envers la Constitu­tion, il fut détenu, parvint à s’enfuir et malheureusement, revenu à Lyon, arrêté et mis à mort.

Le représentant Gouly succède ensuite à Javogues pendant six semaines: trop modéré, il est remplacé, pour le plus grand dommage de notre département, par le commissaire Albitte, qui, durant trois mois, accumule les ruines. Les églises avaient été pillées et les cloches confisquées pour leur bronze (la patrie était alors en danger). Nous

avons connu durant la seconde guerre mondiale de tels problèmes de métaux non ferreux. Il n’y a pas de cloches à Reyrieux qui soient antérieures à l’année 1814, pas plus d’ailleurs que dans les paroisses voisines.

A quoi bon, dès lors, les clochers ? Albitte ordonne de les raser, ce qui valut au département de l’Ain de figurer aujourd’hui parmi les plus mutilés en ce domaine car, sauf de très rares exceptions, l’ordre fut suivi d’effets. Rasé donc, au niveau de la toiture de l’église, fut le clocher de Reyrieux ; les regrets sont inutiles, car de toutes façons il eût été démoli sans complexes lors de la reconstruction de l’édifice, au siècle passé. Les heurs et malheurs de l’édifice du culte à Reyrieux en cette période bouleversée ont été exposés dans le bulletin de juin 1989 et nous n’y reviendrons pas.

Quant au clocher de Pouilleux, précisément l’une des exceptions, il ne survécut que peu d’années à la tourmente.

Les croix enfin, systématiquement abattues, disparurent de la com­mune, également de Pouilleux. Elles seront relevées ou non peu à peu par la suite, mais la plus remarquable, celle de 1551, devant l’église, enrichie de sculptures, reste à jamais mutilée.
Les Autrichiens

Autrement traumatisante, pour une population qui depuis deux

siècles n’avait connu que la paix, fut l’arrivée des soldats autrichiens en 1814, après les défaites de Napoléon.

Une chanson patoise courut jadis dans tout le pays de Bresse et Dombes, exprimant la voracité de ces soudards. Elle est à lire et surtout à entendre, faite sur ces diables affamés qui ont mangé le quairon cièvre et Ion bouquin (les quatre chèvres et le bouc, pour ceux qui sont totalement détachés de leurs racines patoises).

A Reyrieux, ce désastre fit surgir un écrivain local, fort méconnu aujourd’hui, en la personne de J.-C. Perret père, nom qui reste associé aux eaux minérales de Fontaine-Bénite. II s’agit d’un opuscule paru à Trévoux chez Damour, en 1867, et intitulé Episode de 1814 ou Récit de la prise d’un poste autrichien à la Uaupière, commune de Saint­ Jean-de-ThurigneccY (Ain); je me garderais bien de piller les quelques pages de cet auteur: elles méritent d’être lues intégralement et d’ailleurs ne concernent notre commune que de manière incidente.

Les gens de Reyrieux et de Pouilleux avaient pris l’initiative et le risque d’une expédition punitive, qui aurait pu aussi bien mal tourner. Les circonstances un peu étranges de l’affaire demandent un début d’éclaircissement et la situation militaire à l’époque gagne d’être précisée. L’épisode se situe en janvier 1814, au moment où le Feld-maréchal autrichien Bubna s’est avancé jusqu’à la Croix-Rousse, du côté de Lyon, pour reculer ensuite.

II devait s’agir d’un détachement qui s’attardait au pillage et que les vainqueurs purent ainsi amener prisonnier jusqu’au général Augereau, commandant la nouvelle armée de Lyon, qui devait reprendre Bourg-en-Bresse et Mâcon en février.

Le récit ne dit pas ce qu’il advint des ennemis tués à la Vaupière. Selon une première version, tenue de feu M. B. Sauzay, ex-regretté gérant de l’Hôtel des Eaux, les corps auraient été apportés de nuit dans une charette jusqu’à la Saône et balancés dans la rivière. Solution de relatif moindre effort, assez vraisemblable. Selon une autre version, ils seraient enterrés quelque part dans la plaine, ou ailleurs… II y a une cinquantaine d’années encore, il ne pouvait être exhumé dans le pays quelque squelette humain sans qu’un ancien ne pense aussitôt à un Autrichien, ce qui semblerait plutôt un argument en faveur de la seconde. Après tout, elles sont sans doute en partie véridiques, l’une et l’autre, à verser en définitive au dossier des sépultures sauvages.

On montra pendant longtemps, à la ferme de la Vaupière, l’épée de l’officier tué lors de l’engagement; mais depuis, la Vaupière a fait peau neuve…

Ajoutons pour terminer que la représentation classique du soldat autrichien des guerres napoléoniennes, du Kaiserlick, fut l’habit blanc à revers bleu avec le bonnet à poils. Si cela peut rappeler aux très anciens quelques souvenirs…
Guerres de 1870-71, 1914-18,1939-45

Assez loin des frontières de l’Est, Reyrieux ne fut touché, reconnais­sons-le, que de façon incidente par les trois dernières guerres avec l’Allemagne. Touché dans sa chair cependant: une trop longue liste de cinquante-cinq noms gravés dans le marbre rappelle aujourd’hui le souvenir des enfants du pays morts pour la patrie.

H. BARTHOUX