2000 – 01 : Les Bruyères de Reyrieux

Une incursion sur le plateau dit des Bruyères, c’est empiéter quelque peu sur le canton de Trévoux voisin et dépasser les limites du nôtre : compte tenu de ce que ces deux cantons n’en formaient qu’un il n’y a pas si longtemps encore, on peut raisonnablement estimer qu’il n’y a pas là matière à mauvaise querelle entre frontaliers.
Sous l’Ancien Régime

Donc, s’élevant au-dessus de ces très arbitraires limites de circonscriptions administratives, si l’on considère la carte de Cassini, cet ancêtre de la carte d’Etat Major, dressée vers 1770 par l’autorité royale, le faciès de cette petite fraction de Dombes apparaît franchement désolant, pour ne pas dire inquiétant. Le cartographe y a figuré une lande buissonnante étendue à l’Orient entre le vallon du Morbier et le chemin de Chalamont, c’est-à-dire la route de Trévoux à Villars, depuis un bois qui indubitablement était celui de Chapouilleux à la limite de Rancé. Ensuite à l’Occident depuis le coteau de Corcelles à Trévoux jusqu’à la Torine et Balmont avec seulement une ample échancrure plantée en vigne qui correspond à la creuse d’Herbevache. Une part faite d’exagération probable du graveur et de conditions certainement moins simplistes ce tableau reste toutefois très significatif.

Il s’agissait donc d’un parcours buissonnant utilisé comme médiocre pâturage et à titre, en principe, de bien communautaire que se partageaient les habitants de Reyrieux, de Toussieux, de Saint-Didier, de Sainte­Euphémie et de Misérieux. Et cela sans doute depuis la nuit des temps ; et cela certainement avec en outre la touche au charme délicat de la floraison estivale du calluna ou bruyère naine, humble végétal désormais banni de son terroir d’élection, auquel la contrée toute entière devait son nom. Les autres plantes caractéristiques de cette antique lande furent l’ajonc nain, le genêt à balai, enfin la scirpe dans les parties les plus fréquemment inondées.

S’il s’était élevé le moindre doute sur le statut communal de ces mauvais herbages sous l’ancien régime, l’article 28 du Cahier de plaintes et doléances établi conjointement par les habitants de Reyrieux, Toussieux et Pouilleux et paraphé le 16 mars 1789 à l’occasion des Etats Généraux, aurait suffit à le balayer. En voici la teneur.

« Un nombreux bétail dans la paroisse de Reyrieu qui a mille bicherées* de landes ou communaux, parcours de la paroisse. Le seigneur du lieu a pris au préjudice de la communauté ces mêmes landes sur Reyrieu et Toussieu. I1 fait construire actuellement un étang sur les mêmes landes d’environ trente bicherées* » (les habitants demandent la restitution). Plainte entre nous soit dit parfaitement justifiée ; il y avait là une authentique spoliation qui nous apprend de façon inattendue que le Lour, ce bassin disparu comme les grenouilles qu’il hébergeait, comme le calluna, les ajoncs et les autres végétaux superflus, était de création relativement récente. Quelques fossés convergeant, pour drainer les eaux de surface, alimentaient cette vaste cuvette circulaire qui, dans l’esprit du comte de Garnerans seigneur de la paroisse, devait abreuver un troupeau considérable durant la saison sèche. Visiblement les plaignants exagéraient : la superficie du Lour n’approcha jamais, rives comprises, les 3,9 hectares que supposent 30 bicherées* locales ; ou bien la Révolution arrêta le comte dans une réalisation qu’il aurait voulu gigantesque.

Pour ceux qui ne localisent plus aujourd’hui ce point d’eau, réservoir exceptionnel à batraciens comestibles, il se situait à main gauche en venant de Reyrieux et en prenant le chemin de Toussieux, quelque part sous les bâtiments de la zone industrielle.

‘ bicherée : ancienne mesure agraire, correspondant à un bichet de semences et équivalant sur Reyrieux à 1 290 mz
Sous la Révolution

Nous retrouvons notre bon vieux plateau des Bruyères avec ses près de 130 hectares de lande au mois de pluviose, disons février, de l’An II à un moment de l’Histoire où les talançonnais tiennent visiblement à leur parcours récupéré : si la Révolution les a débarrassés et de façon radicale de l’entreprise de M. de Garnerans ce n’est pas non plus pour que les gens des localités voisines viennent sournoisement y faire paître leurs animaux ; interdiction est signifiée à nos voisins du Nord. Donc, en ce mois des pluies, le partage éventuel des communaux est à l’ordre du jour (cela signifie et sous-entend qu’il a été demandé). Par 207 voix contre 140 la division est écartée ; la question sera remise sur le tapis l’année suivante ; visiblement la fraction occidentale du moins est convoitée. Il y a là un processus de mise en valeur des terrains disponibles notamment par la plantation de vignes, amorcé sans doute depuis longtemps sous l’Ancien Régime et dans cette partie de Reyrieux le nom de Bruyères ne coïncide pas ou ne coïncide plus avec la définition de communal.

Le Mas des Bruyères, au sens de hameau car il y a aussi le Mas de Vessieu, de Balmont, etc.. ne peut se localiser que dans le vallon d’Herbevache, là où existent en 1823 quelques maisons dispersées au long d’un chemin à propos duquel les appellations ne font pas défaut : ancienne route . de Trévoux à Villars ou à Saint-Jean, chemin de la Crotte (croute) ou d’Harbavache… cette graphie révolutionnaire n’a pas prévalu, pas plus que les pluvioses et les ventôses.

Un premier partage devint effectif par un acte du 22 messidor de l’An IV (juillet 1796) mais pour les seuls communaux de Toussieux. Durant cette période, où les trois ex-paroisses Reyrieux, Toussieux, Pouilleux sont cadastrées ensemble, les affaires intercommunales sont plutôt embrouillées, les deux derniers de ces villages étant réunis un certain temps à part et officiellement jusqu’en 1808, ce que les talançonnais semblent avoir voulu ignorer.

En 1817, soit vingt et un ans après le premier partage un mauvais plaisant de Toussieux choisit la date du il , avril , pour prétendre qu’il n’a point été compris dans ; l’attribution. Encore en 1808 le conseil municipal Reyrieux afferme entre autre lots, chacun de 3 ha 90, une fraction ? des Bruyères touchant au chemin de la gravière municipale actuelle, ce qui montre bien que toute la surface en communaux du côté de la route de Lyon n’a pas été attribuée.
La Restauration

Quoi qu’il en soit, en 1823, le morcellement de cette fraction occidentale est acquis : il n’y a pas moins de 208 parcelles à l’Ouest de la route qui vient de Balmont redevenue « Royale de Lyon » à cette date où les fleurs de lys marquent de leur côté superbement l’en tête du plan cadastral. La vigne y tient une large place, car c’est une solution de choix pour la récupération des terrains caillouteux. 70 parcelles y sont en vigne, y compris 3 au Pilon, mais ces lopins existaient déjà avant la Révolution. En 1825, il y a 27 propriétaires de maison sur le territoire des Bruyères, quelques une construites sur d’anciens communaux et parmi celles-ci de simples bâtiments ruraux qui justifie le vignoble.

Donc, en 1825 les terres communales à l’Ouest du grand chemin se limitent à l’immense parcelle 825 (actuelle Z.L) dite Grands-Communaux et à la petite parcelle triangulaire 824 dite Petits-Communaux avec des surfaces respectives de 690,558 et 52,397 m 2.

Un tronçon de R.D. 28 coupera par la suite en diagonale la parcelle 825 ; c’est aujourd’hui la desserte majeure de la Z.I. La pâture commune est partiellement donnée à bail par lots, pour huit années par exemple en 1844, mais les mécontents sont nombreux, le bien commun selon eux doit rester accessible gratuitement à tous.

En 1838 le Sous-Préfet donne raison au conseil municipal : la taxe annuelle est faible, la municipalité a besoin de ressources et, argument massue les mécontents ne sont que minoritaires.
Le XXe siècle

Il apporte dans cette lande, parcours habituel des bêtes à cornes, les pylones d’une ligne de transport de force, disparue depuis, entre Arnas et l’Isère.

Cette fraction plutôt excentrique de la commune, un peu le bout du monde au mini-échelon local, va se singulariser ; parce que le prix du mètre carré y est faiblard elle devient la terre promise pour les chiffonniers et autres récupérateurs. En 1921, le conseil municipal aliène pour 2 500 F à M. Emile Bouvard deux parcelles dont celle dite Maison Perrin. Qui se souvient du Père Bouvard, de son pied bot, de son installation où pourrissait, parmi quelques trésors du passé, un fiacre de la Belle Epoque, peint azur…
A propos du patrimoine

De leur côté les romanichels, lors de trop fréquents passages, campaient sur la parcelle en pointe. Cependant, abstraction faite des nomades encore au stade de la roulotte à traction animale, le progrès était ici en marche, cette poussée irrésistible qui devait remplacer les chèvres, les moutons-tondeuses et les vaches laitières par des camions et autres véhicules roulant sur pneumatiques.
Le Pou du Ciel

Les Talançonnais en furent pleinement conscients lorsque le conseil municipal le 19 novembre 1933 accorda sept lots de lande, affermés à divers particuliers, à M. Ménétrier, aviateur résidant à Veissieux, pour la création d’un champ d’atterrissage pour avions, le sympathique autant qu’éphémère petit aérodrome privé auquel la route du Pou du Ciel doit son nom. Le hardi promoteur y fit construire un hangar en aggloméré assez laid mais sur lequel devait flotter quelques temps la manche à air.

Des claires-voies en équerre peintes en bandes alternativement rouges et blanches placées aux angles du terrain pour le signaler apportèrent en cette plutôt morne plaine une note de couleur qui parut décisive aux gones que nous étions

Les petits veinards qui habitaient cette frange lointaine, témoins privilégiés d’atterrissages méritoires entre la ligne à haute tension et une rangée de peupliers qui bordait la route, furent à même

dès lors d’établir de savantes nuances entre avion et avionnette. Une pluie de prospectus tombés du ciel, comme il se devait, annonça certain jour un grand meeting aérien, promesse qui fit se déplacer une large part de la population alignée tout au long des mêmes peupliers. On s’attendait à des acrobaties aériennes, à voir évoluer une escadrille… en fait il y eut quelques baptêmes de l’air, donc une minorité de satisfaits.

Sur ce modeste et héroïque aérodrome se nota donc la présence du fameux « Pou du Ciel » lequel se réduisait à une hélice devant un moteur avec une place pour le pilote entre deux plans d’ailes courtaudes et une queue tout aussi courte ; l’ensemble, à la rigueur aurait tenu dans votre garage.
La vie industrielle

Après la seconde guerre mondiale, le hangar abandonné aux oiseaux de nuit fut finalement rasé pour rendre la place aux bâtiments de la Zone Industrielle.

En 1963, la vente de 7 ha 7 a 38 ca de lande à Technobel, cette société n’avait pas encore été contrainte de rectifier sa raison sociale, marque le début de la vocation future de ces terres déshéritées.

1 000 bicherées de brousse à bruyères, reconnaissons que l’aspect de cette lande, au début de notre siècle avait été amélioré depuis la carte de Cassini pour que les petits bergers puissent encore apercevoir l’échine de leurs vaches à l’autre bout des communaux.

H. BARTHOUX