1983 – 07 : Le Chatel

Depuis 1980 qui fut l’année du patrimoine a débuté une prise de conscience de l’héritage, souvent méconnu, laissé par de nombreuses générations de devanciers. Son pré-inventaire est pratiquement réalisé par Reyrieux et nous allons préfacer cette meilleure connaissance d’un bien commun par un vestige peu représentatif il est vrai, aussi discret qu’un hôte de la sylve, puisqu’il se couvre aujourd’hui du manteau des bois : l’ancien château fort, plus exactement le Châtel.

SA LOCALISATION

Pour ceux qui l’ignorent c’est la hauteur boisée qui domine le village, à l’E.-S.-E. par rapport à l’église, et tient dans son ombre le hameau de Font-Bénite avec le groupe H.L.M.

Qu’en savons-nous ? Le peu que nous en connaissons est donné par l’historien M.-C. Guigue dans sa Notice Historique sur Reyrieux, parue à Trévoux en 1859, à l’occasion de la découverte ou plutôt de la relance des eaux minérales, tombées aujourd’hui dans le même oubli que l’ancienne fortification.

Nous apprenons ainsi qu’une famille noble de Reyrieux qui paraît s’être éteinte au XII` siècle (Topographie historique du même auteur) était représentée en 1096 par un Guichard de Reyrieux, lequel émerge alors des ténèbres du passé pour un don fait au doyenné de Montberthoud, à Savigneux. II vivait encore en 11 15, avait un fils nommé Etienne et un frère également nommé Guichard, père lui-même d’un Pierre de Reyrieux. Voici pour les maîtres probables du château.

J’ai noté par ailleurs un Guy de Reyrieux qui fut chanoine comte de Lyon, cependant que E. Philippon mentionne Hugues et Humbert Palatin de Reyrieux, au début du XIV` siècle, dans son Dictionnaire topographique du département de l’Ain. Mais ces derniers n’ont manifestement plus de liens directs avec le castel.

La fortification elle-même est évoquée par l’auteur de la Notice qui s’étend complaisamment sur les deux cours, la poype et les fossés de ce qu’il considère comme un échantillon de ces châteaux de terre des anciens textes vers l’an 1200.

Deux indications positives enfin : elle n’existait déjà plus au XIV` siècle, le côteau voisin s’appelant alors Coste de Château Vieux. C’est la référence que donne Philippon qui précise la date: 1320. La seconde remonte à mars 1301 ; elle a trait à une convention passée entre Guillaume de Lyssieu, chevalier, à cette époque seigneur et maître du château de Reyrieux, et Humbert IV de Thoire-Villars, son suzerain. Il est précisé dans cet important document, dont l’original est perdu, que le château de Reyrieux appartiendrait désormais en entier à Guillaume, avec la haute justice et le partage des amendes. Pour le reste du territoire la justice relèverait du Sire de Villars.

Les données font ensuite défaut et il ne paraît subsister aujourd’hui que le poétique nom de Château Vieux et celui des Côtes, plus loin au sud, dans la direction de Clairval.

Et d’abord pourquoi ce nom de Châtel…

C’est celui qu’attestent les anciens documents cadastraux de 1823. Il en est d’autres, mais les noms de Bâgé-le-Châtel, ou Saint-Martin-le­Châtel encore, avec leur cachet très médiéval et même un certain panache, sont d’abord affaire de simple routine. En fait on a fidèlement conservé la forme en usage au moment de la disparition de l’édifice : ainsi au Plantay quelques parcelles ont conservé la mémoire du château primitif incendié en 1460. Il ne subsista du désastre que la pittoresque tour de brique, actuel joyau très romantique de ce village et de la Dombes des étangs tout entière. Par la suite le manoir fut appelé familièrement et simplement la Tour et ce nom voisine maintenant en ces lieux avec Grand Châtel et Petit Châté, Vierre de Châtel non loin de Viaire la Tour.

Et ceci est en parfait accord avec l’abandon de notre forteresse au XIV` siècle, à cette nuance près que la graphie d’alors était chastel. Ensuite ce nom de Château Vieux.

Il est porté aujourd’hui par l’élégante résidence qui longe la route de Parcieux, à 500 mètres en contre-bas du site féodal, expression devenue ô combien fallacieuse car cet édifice est jeune – relativement – il n’a guère qu’un siècle à peu près d’existence.

Entre 1850 et 1880, les auteurs: M.-C. Guigue, l’abbé Jolibois, le baron Raverat sont formels, le nom de Vieux Châtel ou château vieux était porté par le site lui-même : une colline sur laquelle était autrefois un château appelé châteauvieux, et dont il reste peu de vestiges… Je viens de citer l’abbé Jolibois.

En définitive, l’expression caractéristique est restée associée aux pentes sous-jacentes, d’abord et dans sa plénitude au versant ouest, à l’évidence de ces Costes de château-vieux du XIV` siècle, et jusqu’à l’ubac planté de châtaigniers dit plus simplement Bois du Châtel. Le manoir actuel dont les dépendances s’étendirent largement sur ce versant ouest s’est inscrit dans le cadre d’une tradition historique autant que foncière.

II s’est lui-même superposé au XIX` siècle à ce que l’abbé Jolibois qualifie de belle maison de campagne, pas très ancienne, la date figurant sur l’entrée de la cur n’est que 1785… mais justifiant cependant le titre de château retenu par le cadastre de 1823, en même temps que celui des seigneurs de Garnerans, dit de Reyrieux, vers Balmont.

Il figure d’ailleurs non loin de ce dernier et porteur déjà du nom caractéristique sur la carte de Cassini en 1770.

Ceci dit et relativement au caractère de l’expression, l’épithète en toponyme, dans ce cas précis et sauf cas d’exception, a valeur d’opposition distinctive: elle suppose implicitement la présence, à un moment donné de l’histoire, de deux castels, l’un plus ancien, l’autre plus récent, mais sur la même terre, sinon d’une même famille.

Exemple notoire entre autres de Neuville-sur-Ain avec son Château Vieux. En vertu de ce principe d’opposition distinctive, Belly le Vieux dans la plaine de fAzergues s’oppose à Billy le Jeune, Virieu le Grand à Virieu le Petit dans le Bugey. Si l’opposition n’avait pas joué, il est bien évident que l’on compterait maintenant les châteaux «vieux » par centaines…

Notre plus proche voisin en ce domaine se situe à Chaneins, vague monticule où le labour exhume de menus vestiges, mais Chaneins ne va pas sans Chaillouvres.

II est donc probable et même très probable qu’il y eut jadis en ce point de la commune et presque côte à côte deux manoirs dont l’un forcément avait précédé l’autre. Nous verrons bientôt qu’il est possible tout en les confirmant d’aller bien au-delà des conclusions de M.-C. Guigue et de Philippon.

LE SITE

Je ne veux pas ici reproduire les lignes que M.-C. Guigue consacra en 1859 à la fortification de la colline ; pour les curieux ce sera là l’occasion d’une recherche peut-être féconde, de toute façon d’une saine lecture…

Vers l’an 1000 vraisemblablement il fut donc tiré parti à des fins de défense, d’un éperon du plateau dominant le village, à la courbe de niveau 260. Promontoire dégagé, orienté selon la direction N.-O. sur lequel se voit encore une motte ronde tronconique ou poype (encore un terme régional qui tomberait volontiers dans l’oubli) complétée et prolongée par une terrsase triangulaire, le tout flanqué au N. par un fossé concrétisant une limite.

Le taillis qui couvre la colline contribue utilement à la sauvegarde de cette structure, la préservant des dégradations et de la détestable pratique du trial. Aucun vestige de maçonnerie en ce lieu rendu à la nature depuis de six siècles.

Une tentative de sondage de la motte, vers les années 1960, n’a eu aucune suite. D’autre part le site a fait l’objet d’un relevé topographique dans le cadre d’une campagne plus générale organisée par le centre interuniversitaire d’histoire et d’archéologie médiévales, en juin 1982.

Nous disposons heureusement aujourd’hui, en ce dernier quart du XX` siècle, d’éléments de comparaison qui révèlent notre modeste poype du chàtel assez personnalisé, avec une motte relativement peu élevée (4 mètres en moyenne) pour une plate-forme étendue sur près de 20 mètres. Ici il est bon de rappeler la petite et toute récente histoire de ce monticule qui semble par ailleurs avoir perdu le plus clair de son passé : vers la fin du siècle dernier, les propriétaires de Château-vieux avaient fait aménager un belvédère ombragé de pins et de tilleuls sur la motte agrémentée d’une chaumière, disparue depuis par incendie, avec un chemin sablé montant dans le côteau et permettant d’accéder en voiture à deux chevaux jusqu’à ce point de vue dégagé au-dessus d’un vignoble encore opulent.

Je ne pense pas, vu le résultat cherché, que cette remise en service de la poype, si l’on peut dire, ait modifié le profil du monticule et ceci peut avoir son importance.

Bref une motte étonnament basse pour un sommet relativement vaste.

Les talus de la terrasse se présentent malgré tout avec un air de jeunesse qui contraste avec la vétusté de l’ensemble. Ceci est dû visiblement d’une part, du côté du couchant, au front du vignoble qui, avant la Révolution, au moment de son apogée, couvrait le côteau jusqu’au sommet, circonstance qui, s’il était nécessaire, confirmerait la présence de ce terre-plein car dans la négative la vigne aurait magnifiquement couvert tout le promontoire. Du côté opposé, un chemin qui figure du reste en grande partie sur l’ancien plan cadastral, montant sur l’arête de l’éperon depuis Font­Bénite, longeait la terrasse avant de suivre tout le bord du plateau.

Ce fut le chemin des vignes, desservant les parcelles supérieures à une époque où les pampres couvraient la quasi totalité du versant. Il parait contemporain, du moins pour le tronçon du Chàtel, du pavillon du Crêt, malheureusement ruiné, et remonter au XVII` siècle.

Encore une remarque : le bois dont un prolongement couvrait la motte elle-même au siècle passé était dit des Garennes. Ce nom qui est normalement employé au cas singulier suppose ici une division des fonds que l’on retrouve dans les lieux-dits voisins : le Châtel, le Boucher (ou Bouchet), les Vignes du Chàtel à côté des Vignes du Boucher. Boschet (pour bosquet) comme Chastel étant en usage vers 1300, l’époque du partage correspondrait parfaitement à celle de l’abandon probable du site.

Les fossés enfin, même en les supposant conservés partiellement comme marques de limite, se montrent décevants. Outre qu’ils ne concordent que malaisément avec un plan vraisemblable de l’ouvrage, il est beaucoup plus probable qu’ils ne sont là, au sommet du côteau et au travers de ses flancs, qu’en vue de cette seule et très prosaïque destination.

En effet, des grands propriétaires fonciers de jadis, et aussi des moins grands, jaloux, monomanes ou simplement victimes d’empiètements de la part de leurs voisins, jugeant qu’un fossé est moins facile à déplacer qu’une borne, n’hésitèrent pas à concrétiser solidement leurs limites par des travaux dont l’ampleur nous surprend encore aujourd’hui.

Dans les bois du Châtel, le fossé suit le bord du plateau sur une longueur de 150 mètres, avec trois rameaux qui descendent perpendiculairement jusqu’au chemin du bas. Il est donc d’élémentaire prudence de n’en pas tenir compte.

LA CONCLUSION

Bien que ces données paraissent parfois négatives, elles vont cependant contribuer à une tentative, bien entendu sous toutes réserves, de restitution de notre châtel.

Une grande basse-cour sur le reste du promontoire, encore cultivé en son entier vers 1900, demeure problématique ; la présence de fossés tout autour de la structure est douteuse.

En regard de beaucoup de ses analogues solidement représentées dans toute la proche région, la poype du chàtel ne semble guère conditionnée pour un habitat permanent, temporaire au plus dans une période troublée ; bref davantage un refuge réalisé sur la pointe de l’éperon par le moyen d’une forte palissade, soit une enceinte de 4 à 5 ares, la terre d’alentour ramenée à l’intérieur de façon à surélever le niveau d’au moins un mètre.

Puis du côté du plateau et séparée de celui-ci par une large coupure, une motte tronconique de même dimension à la base que l’enclos, couronnée d’une autre palissade, soit une petite enceinte circulaire de moins de 3 ares renfermant un donjon de charpente placé ainsi de manière à couvrir le point le plus exposé de l’ensemble.

Un petit fossé entre les deux ouvrages, l’accès devant se faire d’abord par la cour basse et de là au donjon par le moyen d’une passerelle volante.

Le tout du reste assez conforme au cliché classique : les maîtres et leurs proches dans la tour, les paysans avec leurs bêtes, le cas échéant, dans la cour basse.

Une fortification refuge d’abord, pour des temps difficiles. Mais nous sommes loin ici des fossés de 20 mètres et plus d’ouverture protégeant certaines forteresses des XIII` et XIV` siècles.

A mon avis le manoir d’origine certainement plus habitable, mais autrement moins sûr, devait se situer en bas, au pied du côteau, vers les Perrières. Il y eut là une villa gallo-romaine, et même une riche et importante villa si l’on en juge par ses vestiges, ultimes résidus de décombres très probablement considérables, attestées par ce même nom de Perrières – aujourd’hui les Gravières – qui ne signifia rien autre que carrière de pierres au Moyen Age.

Pourquoi ne pas placer la première résidence de la famille dite plus tard de Reyrieux, tout près, à 200 pas plus haut dans le versant, au site de Château Vieux ? En supposant cette résidence construite en dur avec les matériaux tirés des ruines toutes proches…

Ensuite, venu un temps d’anarchie et de pillages, l’une de ces périodes incertaines où l’habitat s’élève et gagne dans la mesure du possible les hauteurs, apparaîtrait la fortification du promontoire.

N’importe comment, les deux châteaux ont disparu depuis longtemps mais l’un du moins, celui du haut, a laissé dans le terrain, avec sa motte, une empreinte révélatrice.

II va de soi qu’avec le renouveau de la résidence, au XVIII` siècle, pour un Talençonnais raisonnable, le vieux Chàtel ne pouvait dès lors se situer qu’en haut, sur la colline.

Le « Château de Reyrieux », au chevalier de Lyssieu vers 1300, n’était sans doute que celui du bas ; à cette date la région n’apparaît pas particulièrement menacée et le chastel du haut pouvait être alors déjà abandonné (l’insécurité ne revint qu’en 1360 avec les passages des bandes pillardes dites « Grandes Compagnies »).

Il est possible d’aller plus loin encore : en regard de tant de hautes poypes féodales de plaine, mais celles-ci ne comptaient pour leur défense que sur leur masse et leurs fossés, cette fortification modestement saillante, cette terrasse palissadée sur le sommet d’une colline, pouvaient se montrer tout aussi efficaces contre des cavaliers. Le chàtel remonterait au X° siècle, au moment des menaces sarrasines et surtout de l’invasion hongroise. II se placerait, dans le temps, à l’aurore de la féodalité, parmi les premiers systèmes retranchés de ce genre, les poypes précisément.

Pour conclure, cette fortification serait millénaire, raison supplémentaire pour lui assurer i&ans l’inventaire de notre petit patrimoine local la place qu’elle mérite.

H. BARTHOUX