1992 06 : Les Ermites

Beaucoup moins connus que le solitaire du Mont Ceindre, au temps où les sommets de la chaîne lyonnaise n’étaient fréquentés que par les chevriers, ils furent cependant trois plus ou moins candidats à un titre désormais bien désuet, dans les seules limites talançonnaises.

En fait, un seul mérita jamais vraiment la qualité et le chapeau d’ermite; on l’appelait Frère Pacifique et il gîtait dans une maison­nette, à proximité immédiate de cette chapelle à présent disparue qui avait pour vocable Saint-Saturnin, plus ordinairement chez nous Saint-Sorlin. Deux parcelles dans le haut du coteau trévoltien, à quelque 800 mètres plus loin, ont du reste gardé avec le nom de l’Hermitage le souvenir de cet être paisible à propos duquel le registre mortuaire de l’Hôtel-Dieu de Trévoux, pour les années 1689 à 1782, apporte, dans les termes qui conviennent, un minimum de précisions.

« En novembre 1734 est mort à l’hôpital et y enterré Frère Jacques Blazi dit Guinet, natif de Lyon, hermite à Saint-Sorlin, paroisse de Reirieu, âgé d’environ 65 ans. »

Cet homme tout de simplicité était donc riche, outre de son patronyme, de deux surnoms, l’un acquis sans doute à Lyon, l’autre purement local.

D’autres précisions sont par ailleurs données à l’occasion d’une enquête menée par l’Intendant de la Souveraineté de Dombes, à la date du 15 juillet 1735, soit moins d’un an après le décès de Frère Pacifique. Le curé de Reyrieux mandé sur place expose ce qu’il en est au juste de cette chapelle Saint-Sorlin, déclarant que la dévotion populaire comme l’oratoire lui-même sont établis depuis un temps immémorial, surtout les samedis où il vient beaucoup de femmes qui apportent leurs enfants et que, ces jours-là, il y dit la messe.

Accessoirement, ceci montre que la solitude de l’ermitage laissait à désirer, mais notre solitaire manifestement était d’une nature accommodante.

A l’enquête, il n’est pas question de la coutume sévèrement jugée par Monseigneur l’archevêque lors de sa dernière visite pastorale, laquelle ne remonte pas plus loin que l’année 1719, usage qui fait que les mères de famille y viennent gratter la pierre d’autel pour en tirer une poudre qu’elles mêlent à la boisson de leurs enfants. Cette affaire de fortifiant spécial pour futurs Talançonnais n’est pas du ressort de l’Intendant et si cet officier principal du Prince de Dombes s’est déplacé, c’est pour un problème où les données sont infini­ment moins subtiles.

Un particulier de petite taille, le signalement est bref et condensé, comme l’individu, mais suffisant, supplie l’Intendant de lui accorder la petite maison de l’ermitage : elle est abandonnée depuis le décès du dernier occupant. Ici, je me permets de glisser une remarque perfide: il sera logé à bon compte et, pour peu que sa conduite soit suffisamment édifiante, les bonnes âmes des alentours lui donne­ront par-ci par-là quelques oeufs, quelques fromages…

Le point de vue de M. l’Intendant est malheureusement réaliste. Considéré, ceci ne fut pas formulé mais sans doute pensé, que Frère Pacifique faisait de son vivant plutôt figure d’exception, que l’ermite qui avait précédé ce solitaire modèle n’était qu’un repris de justice surtout connu pour des désordres qu’on lui avait imputé avant de le déporter en fin de compte aux Antilles, que pour ce qui concernait le nouveau demandeur cela ne ferait qu’un pauvre de plus à la charge de la paroisse ou à celle de la ville de Trévoux, il ordonne que soit démoli l’ermitage, lequel, assez chétif établisse­ment, se ramenait à une chambre à cheminée et à un hangar servant de bûcher. Les pierres serviront à l’entretien de la chapelle et cette dernière sera dorénavant fermée à clé; ainsi, aucun nouvel ermite ne sera tenté de s’approprier la maisonnette.

Soyons réalistes, comme l’Intendant de la Souveraineté de Dombes, bassement réalistes. De nos jours, nous userions de cette sorte de terme délicat, où l’esprit d’ouverture autant que la compré­hension pour les faiblesses d’autrui sont à peu près absents, nous appellerions ces prétendus solitaires tout simplement des clochards.

C’est ainsi que prit fin assez tristement, après le bon Frère Pacifique, une plutôt gentille historiette locale.

En 1791, la chapelle est dite en ruine; sinon, elle est jugée indésirable. Elle est donc vendue comme bien national avec la parcelle de trois quarts de bicherée qui la contient et démolie à son tour. Cet oratoire, qui pouvait dater du XIIIQ siècle, se situait sur le territoire de Reyrieux, nettement plus bas que la route de Trévoux et à moindre distance du chemin qui aujourd’hui marque presque la limite de cette ville voisine.

Avec le temps, le nom de Saint-Sorlin s’est notablement déplacé en direction de l’ouest jusqu’aux portes de Trévoux ; bref, il a été annexé. Pourtant, la chapelle foncièrement talançonnaise n’était même pas limitrophe. Elle a bien entendu son histoire à elle, à part, et nous accorderons un dernier souvenir à Frère Jacques Blazi le Pacifique, ermite des solitudes occidentales de Reyrieux.

H. BARTHOUX
Note complémentaire: à propos de l’apparente sévérité de l Intendant et de la valeur moyenne de ces ermites du 18éme siécle il y eut autrefois à l’hébergement, vers Sulignat, une chapelle Saint-Lazare située en plein bois, asile offert comme la nôtre à certains déclassés. Le point de vue de l’autorité religieuse en l’année 1710 apparaît sans illusions: « Les ermites qui l’ont habitée ont toujours été ivrognes et scandaleux. II n’y en faudrait jamais souffrir. » Sans autres commen­taires .