1996 – 12 : La panique de Marianne

Le récit suivant aurait pu avoir pour titre, en ajoutant un peu: « Une petite victime sous la Terreur ». Mais compte tenu des circonstances et de la minime importance sociale de l’intéressée cela eut paru abusif et franchement exagéré

L’histoire, la petite histoire, est authentique : elle est tirée des archives municipales de Reyrieux, plus exactement du registre des actes du Conseil pour l’année 1793. Il y a donc juste deux cent et trois années et vous l’avez sans doute située dans la fuite du temps ; nous sommes alors au moment le plus critique de la Grande Révolution Française alors que sur les rives talançonnaises on forme et organise la Garde Nationale.

L’héroïne, si l’on peut dire, s’appelait donc Marianne; elle portait en toute simplicité, en toute innocence et certainement en toute ignorance ce nom qui symbolisa notre République. Je n’ai rien contre les Marianne mais je remarque seulement qu’il ne fut pas, ce nom chargé de symbole, pour sa simple, innocente et certainement ignorante personne, l’espèce de parapluie secourable dans les épreuves que l’on aurait été sottement en droit d’espérer. En cela pas du tout.

Donc, notre héroïne s’appelait Marianne Dupont ; le rapport qui la concerne lui donne pour âge treize ans environ, notez la nuance. C’était donc déjà une assez grande fille avec pour mission en ce bas monde de garder les deux vaches de son patron. Deux vaches, théoriquement on devrait pouvoir les contrôler, même si l’on n’est qu’une bergère d’environ treize printemps. Et ce lundi 9 mai 1793 après le dimanche de Quasimodo, on aurait pu rencontrer le trio du côté du territoire de Chapouilleux, sur le plateau, assez loin dans la nature.

Or il est bien connu que la vie, il y a des jours noirs, des jours couleur de suie où, si l’on savait du matin, on resterait bien couché. Et ce lundi là assurément devait être un jour noir.

Je ne sais ce que valait au juste Marianne comme bergère, deux cent et trois années après il est difficile d’en bien juger; ce qui par contre reste du domaines des certitudes, c’est que les deux vaches allèrent dans un champ de trèfles, tant qu’à faire…  » un champ planté de trèfles  » selon les termes impitoyables de précision du rapport.

Des broutilles comme cela, de tels petits écarts de conduite, il s’en produisait tous les jours ; malheureu­sement pour la gamine, je le répète, ce lundi là était une de ces sinistres journées couleur de suie puisque le propriétaire du trèfle apparut dans le champ. Hasard ? Se méfiait-il ? Surgit-il sans crier gare des bois taillis de Chapouilleux ? Ce cultivateur n’a pas estimé

indispensable que figure au rapport le programme établi par lui pour sa matinée.

Et voici le début d’un drame.

Le planteur de trèfles ainsi agressé n’est pas du tout content, il a sans doute ses raisons et apparemment il se débrouille mieux avec les bêtes à cornes, avec les •• pieds fendus», que la bergère car il saisit les deux vaches. Celles-ci ne devaient plus être jeunes, donc peu enclines à courir.

Vous avez bien lu, il saisit les deux bêtes, c’est-à-dire qu’il les emmène aussitôt chez leur propriétaire pour que ce dernier lui paye sur le champ le dommage. C’est son droit absolu et ce droit, la gamine visiblement l’ignore.

Ce n’est pas une petite campagnarde Marianne Dupont et la suite de l’aventure le confirme ; c’est une petite lyonnaise et le nom de famille qu’elle porte suffirait à le prouver: au XVIIte siècle les ponts, ailleurs que sur la Saône dans la grande ville du confluent, sont plus raréfiés que les edelweiss sur les sommets alpins. Les moins jeunes d’entre nous ont certainement connu de ces petits citadins que leurs parents, afin qu’ils soient mieux nourris, plaçaient en condition comme •• cara » ou comme •• carata » dans la campagne et souvent à la •• queue des vaches ». Je m’exprime ici en patois de Dombes et de Reyrieux, le terme étant irremplaçable.

On juge donc de l’émotion de la bergère qui voit ainsi confisquer le troupeau dont elle avait la garde.

Elle trottine derrière en pleurant ~, Monsieur… monsieur… s’il vous plaît donnez moi mes vaches, je les garderai mieux à l’avenir pour qu’elles ne vous fassent aucun dommage >,. Ses plaintes restent sans effet, le proprié­taire des trèfles à résolu de se faire dédommager puisque c’est son droit et il en usera.

La carate est toujours derrière, lui mais un peu à peu elle perd pied; dans son désarroi elle appelle même à son secours, car il y a des hommes qui sont bergers dans le voisinage. Solidarité oblige, ils viendront peut-être à son aide. Malheureusement pour elle si ces hommes sont bergers cela signifie d’abord qu’ils ne sont ni des lumières ni des personnages influents dans la commune et ensuite qu’ils sont au courant du droit d’usage. Même s’ils le voulaient ils ne pourraient rien faire et le mieux pour eux, c’est encore qu’ils ne s’en mêlent pas.

La gamine s’affole.

Que va dire son patron à qui on vient de prendre ses vaches ?

Pour sûr il va la battre : on va peut-être la mettre en prison…

Nous sommes en ce mois de mai 1793, on ne décompte pas encore en germinal, prairial, floréal et la suite, ce sera pour bientôt; nous sommes donc au moment le plus terrible de la période révolutionnaire. La petite a entendu causer autour d’elle, elle a compris ou elle a moins compris. Et les prisonniers, on dit qu’on leur coupe le cou !

Complètement paniquée la pauvre Marianne.

Et maintenant penserez-vous pourquoi un si chétif épisode figure-t-il en noir sur blanc parmi les registres de Conseil Municipal de Reyrieux entre les problèmes de réquisitions ou autres affaires de ce genre ? Simplement parce que la bergère avait disparu et c’était bien une autre histoire. Le maire de l’époque, à qui exceptionnel­lement nous rendons son nom, Jean Boulas, était civilement responsable et mena une enquête. L’un des bergers questionné déclara que la gamine après le chemin des Poyets était devenu invisible. Cela ne pouvait signifier qu’elle se soit évaporée comme la rosée du matin mais qu’à partir de là on ne la vit plus.

II y eut cependant le témoignage d’une bonne femme circulant en charrette sur la route de Lyon qui l’avait reconnue « à son habillement », lequel soit noté en passant devait être caractéristique, à la hauteur de Fleurieux. La bergère paniquée rejoignait au plus vite sa famille à Lyon. Le rapport ne nous en dit pas davantage. Il reste à espérer que les choses se seront finalement arrangées pour la pauvre Marianne.

On voit en conclusion que la terreur révolutionnaire fit d’innocentes victimes et c’est vraiment un comble jusque dans les rangs du menu prolétariat lyonnais. J’ajouterai que depuis le territoire de Chapouilleux jusqu’aux portes de la ville il y a bien 25 kilomètres. Où sont les jambes d’antan ? Et où sont les bergers et bergères de jadis ?

Henri BARTHOUX