1991 – 12 : DUMOLLARD, l’Assassin des servantes

Avec la sinistre histoire de Martin Dumollard qui touche, mais seulement de façon incidente, la commune de Tramoyes,  nous sortons aujourd’hui du cadre de nos rencontres habi­tuelles avec le patrimoine talançonnais. En fait, bien qu’il paraisse, il ne s’agit pas exactement d’une annexion soudaine de Tramoyes par Reyrieux ; cette annexion est déjà officielle, puisque la com­mune de Tramoyes, cependant assez lointaine, en direction de la côtière du Rhône appartient désormais au jeune canton de Reyrieux.

Maintenant, pourquoi aborder cet aspect plutôt négatif de l’héri­tage du passé ? Simplement parce que nombreux sont parmi nous ceux qui ont une prédilection marquée pour la série noire… Alors plutôt que de se plonger dans un roman de valeur douteuse, puisons cette fois sans remords dans l’authentique et convenons que la réalité, parfois, atteint et même dépasse la fiction.

Le choix d’un tel sujet est, j’en conviens, discutable. Aussi, tenant compte de ce que le bulletin municipal de Reyrieux n’entre pas, que l’on sache, dans la catégorie des feuilles à sensation, je m’attacherai surtout à retracer, à travers cette sombre affaire, les conditions d’une époque sans insister sur l’aspect souillure, non plus que sur les détails macabres. II est un minimum de respect envers les victimes dont généralement, en ce genre de délits, on ne se soucie guère. Comme si le fait malheureux d’être une victime privait de certains droits alors que l’on s’acharne, dans une bonne intention, à conserver leurs droits, tous leurs droits, aux criminels.

Nous avons du tueur des servantes un portrait ô combien précis, où s’accordèrent les témoignages de celles qui, au comble de la frayeur, purent lui échapper ou, sur un plan moins dramatique, durent lui abandonner leur modeste avoir. Une blouse bleue de campagnard sur un dos voûté, la jambe traînante et sous un chapeau à larges ailes, un visage à la barbe inculte, à la lèvre difforme, aux cheveux noirs tombant sur un front très bas; un physique au total pas tel cependant qu’il puisse effaroucher à cette époque une Lyonnaise, même encore jeunette. La preuve en est.

Ses victimes le dépeindront constamment en termes significatifs: un homme de /a campagne. Vous apprécierez la nuance… Toutes sont des Lyonnaises et bien que certaines proviennent peut-être de cette campagne, toutes se considèrent comme des citadines, à l’aise en ville et ne voulant pas ou ne voulant plus connaître la boue et la bouse.

Ce sont des domestiques et la plupart bnt des vêtements propres et soignés; elles ont même quelques bijoux, de menus objets personnels et aussi un petit pécule. Bref, elles sont socialement mieux placées que les femmes qui s’emploient à la culture, ces rustiques, qui en 1900 encore seront plus de deux millions en France.

Aussi bien, ce ne sont pas ces dernières qui intéressent Martin Dumollard.

Je note dans les origines de ce dernier une ambiguïté, une semblance d’anomalie que je ne chercherai pas à approfondir: Dumollard lui fut donné comme véritable nom alors que l’homme, natif de Tramoyes, vivait à Dagneux, à l’orient du village, au hameau de Molard. De plus, il était né vers 1812 d’un père hongrois réfugié en France sous le Premier Empire en raison d’un méfait sans doute de taille puisque, retrouvé finalement par les Autrichiens en Italie après Waterloo, il fut écartelé.

Par la déplorable force des choses, Martin n’eut dans son enfance qu’une mère réduite à la mendicité. Puis il se maria.

Il vivait donc avec son épouse à Dagneux, plutôt comme une bête dans sa tanière, sortant surtout de nuit en évitant les rencontres, avec de fréquentes absences qui donnaient à penser au voisinage que lorsqu’il ne vivait pas de maraude, il devait aller à Lyon, aux Fardeaux (traduisez: au déchargement des bateaux, sur les quais).

L’accusation devait le montrer comme un homme violent, lubri­que, adonné aux pires instincts et déjà condamné deux fois pour vol.

Il semble, en tant que brute sournoise, la vivante émanation du pire aspect de cette terre vouée par la Nature aux eaux dormantes et aux bêtes sauvages autour du marais lacustre qui entourait jadis Tramoyes, ce territoire à vocation initiale frontalière, connu surtout des pêcheurs au temps du lac, de tout temps des chasseurs et que la paix romaine seule avait ouvert à un peu de quiétude par une villa rurale, à Poleteins, du reste vite abandonnée.

Les fermes y étaient rares et repliées sur elles-mêmes ; de nuit, la campagne devait y être pratiquement déserte. Il n’est aujourd’hui qu’à considérer ce véritable donjon moderne avec ses murailles de pierre et ses volets de fer, la tour qui domine la Goutte, cet établissement isolé de la commune de Mionnay, pour juger du sentiment d’insécurité qui régnait encore au siècle dernier chez les habitants. La Goutte fut reconstruite en 1850, sensiblement à l’époque où sévissait le monstre de Dagneux.

Martin Dumollard fut donc l’homme des circonstances, à ce point qu’il paraît douteux que des faits exactement semblables eussent pu se produire ailleurs, en d’autres lieux.

Le premier crime reconnu se plaçait vers le début de l’année 1855, mais rien ne prouve qu’il n’y eut pas des précédents, les aveux du meurtrier n’ayant jamais été vraiment complets. Il y avait donc huit ou peut-être dix années déjà qu’en toute impunité Martin Dumollard volait ou tuait les servantes lyonnaises lorsque le Ciel, la Justice Immanente ou simplement le Hasard (?) placèrent sur sa route, plus précisément sur l’un des ponts de la cité du confluent, Marie Pichon qui, bien contre son gré d’ailleurs, devait venger d’un coup toutes les autres.

Certes, Marie Pichon n’était pas la première: elle venait après bien d’autres rescapées. En fait, elle fut pour le moins la septième parmi celles qui se plaignirent, mais cette fois, sur sa personne, il y avait eu tentative d’assassinat caractérisé… L’excès qui fit déborder le vase de la peur et de la colère publique.

Il est permis de s’interroger sur l’évidente carence de la justice de Napoléon III à cette époque, alors que tant de méfaits semblable­ment perpétrés dénonçaient un même malfaiteur. L’opinion publi­que à l’occasion du procès devait du reste se plaindre à juste titre de cette mollesse, d’investigations précédentes mal conduites. On en arrive ainsi à la conclusion que cette société éminemment bourgeoise du Second Empire ne se souciait que médiocrement du sort et surtout du mauvais sort de ses domestiques. Un autre genre de circonstances pesa sans doute dans la balance de l’aveugle Thémis, sinon dans la balance tout court; les délits ressortaient au tribunal de Trévoux dans le département de l’Ain et les plaignantes étaient pratiquement toutes de Lyon, donc du Rhône, ce qui ne devait pas rendre la procédure plus facile.

Quelquefois, les intentions de Dumollard apparaissent limitées seulement au vol: il emmène alors ses futures victimes assez loin de Lyon, du côté d’amont, soit à pied par le plateau croix roussien, soit en voiture, probablement un service public par la rive droite du Rhône. L’aventure se termine à la nuit tombée près d’un bois. Vers Neyron, sans doute dans les ravins de Semzenaz, ce qui suppose une marche d’au moins 10 kilomètres, il disparaît avec le bagage de l’une contenant 50 francs, des francs de l’époque bien entendu. Ou alors il extorque à une autre, par la menace, ses maigres écono­mies: 60 francs. Selon ses propres aveux, une troisième, une blonde bien faite, lui aurait même échappé dans la région de Vénissieux.

Assez souvent, il tient en réserve à ces malheureuses un sort autrement plus terrible. Il lui faut pour cela s’écarter davantage de la grande ville, s’enfoncer plus loin dans la campagne, précisément cette partie du plateau qui avoisine le marais des Echets, là où les fermes et les habitations se raréfient et qu’il connaît bien puisqu’il est né à Tramoyes, région peu fréquentée où le malfaiteur se sent doublement sûr de lui car loin de son repaire, de sa maison de Dagneux.

Par contre, si le plan, quoique primitif, est relativement bien conçu, si cette campagne déserte est particulièrement propice aux

mauvais coups, le système n’est pas sans un inconvénient majeur. La fatigue gagne les candidates: du centre-ville, d’où elles partent soutenues par l’espérance d’une place avantageuse, aux deux sites d’élections du criminel, il n’y a pas moins de vingt kilomètres. Ces deux sites sont les bois de Tramoyes, qui ne peuvent être que la forêt dite du Noyer à l’est du village et ceux qui s’étendent à l’ouest de la route de Bourg et de la voie ferrée, entre Mionnay et Saint André de Corcy. Certaines fois, il pousseront le bourreau et sa possible victime jusqu’aux bois de l’hôpital en cette dernière commune.

Une large part du trajet, sinon la totalité, est faite à pied mais à cette époque, on se sert de ses jambes.

Donc la fatigue gagne les servantes et avec elle le doute et l’inquiétude, finalement la peur. Les moins confiantes refusent d’aller plus loin et d’écouter leur guide, se réfugient si possible dans l’une des rares fermes de cette campagne. Une fille de 17 ans, prise d’une insurmontable frayeur, demande asile à la ferme de Poleteins. Pour une autre, la menace se précise: l’homme l’invite à s’asseoir à côté de lui au pied d’un chêne, ceci en plein bois et à la nuit tombante. De plus en plus effrayée, elle songe d’abord à récupérer son parapluie posé à terre près de l’inconnu; celui-ci l’agrippe par sa robe et lui demande son argent. Profitant de ce qu’il se relève, elle s’échappe et, après une course éperdue, rencontre un paysan qui lui indique le chemin de Civrieux. La localisation est suffisam­ment précise: ce sont bien les bois qui s’étendent au sud du manoir de Montribloud.

Marie Baday, moins défiante ou plus malchanceuse, ne devait quant à elle pas échapper au monstre: le 28 février 1855, des chasseurs découvrent son corps dans les bois de Tramoyes, au milieu d’un taillis épais.

Parfois aussi le criminel, peut-être encouragé par l’impunité, opère plus près de Dagneux, donc de sa demeure. Il faut alors faire l’essentiel du voyage par le train, ce tout nouveau moyen de locomotion, et partant de Lyon descendre à la gare de Montluel. Martin Dumollard, esprit foncièrement pratique, n’est pas ennemi du progrès; il semble que le traquenard n’en eut été que plus efficace.

Vers l’année 1856, Dumollard rentre chez lui, de nuit, portant des vêtements ensanglantés qu’il confie à sa femme afin de les laver; il ajoute simplement d’une voix un peu altérée: K Je viens de tuer une fille au bois de Montmain, je vais aller l’enterrer». Ce bois de Montmain se situe vers le hameau appelé le Bonnet, à Bressolles, à guère plus de un kilomètre de là. L’horrible scène se renouvelle en février 1861 ; il rapporte en plus des boucles d’oreilles et doit retourner au bois des communes, qui appartient au territoire de Montluel cette fois, vers les Avoux, à quelque trois kilomètres. C’est dans cette côtière de Dombes au relief compliqué qu’il a résolu trois mois plus tard de dépouiller, dans le sens figuré le plus complet, la servante Marie Pichon.

Reportons nous à cette soirée du 28 mai 1861, tout juste dix années avant que la France doive abandonner à la Prusse l’Alsace et partie de la Lorraine.

En cette fin d’après-midi, dans ce Lyon des canuts et du Second Empire, Marie Pichon, veuve Bertin, vingt-sept ans, a le coeur empli d’un sérieux espoir: un homme de la campagne, puisque c’est ainsi que toutes dépeindront constamment Dumollard, un campagnard donc, se disant jardinier dans un château des environs de Montluel, lui a demandé l’adresse d’un bureau de placement. La raison : il est chargé de trouver sans retard une domestique et les offres sont avantageuses. Marie, d’abord intéressée à l’affaire, s’est finalement proposée. Le piège, simple et efficace, a une fois de plus parfaite­ment fonctionné.

Elle est vive et alerte, Marie Pichon, et elle porte un coquet petit bonnet de lingerie sans doute agrémenté de dentelles qu’elle a peut-être payé un bon prix. Sinon, c’est un cadeau de feu son Bertin… Quoi qu’il en soit, elle tient énormément à son joli bonnet, Marie Pichon, au moins autant, comme nous allons le voir, qu’à sa propre vie.

Mais voici que le prétendu jardinier est impératif : il faut partir le soir même… Alors on va prendre la malle de la jeune femme chez un de ses frères, qui habite Lyon. Ce détail me semble révélateur de l’inconscience ou de l’assurance du criminel : sa victime future ayant pour ainsi dire de la famille sur place, on pourrait s’inquiéter d’une disparition; un début de direction serait donné pour une possible enquête… Car la suite le montre assez éloquemment, l’intention du dit campagnard était bel et bien de supprimer – une fois de plus – la servante. Les sentiments de prudence, à défaut d’autre chose, devaient s’être émoussés en lui, tout s’étant passé jusque-là sans qu’il soit le moins du monde inquiété.

Vers 7 heures du soir, ils sont à la gare des Brotteaux et le train les emmène à Montluel, où ils arrivent à 8 heures. L’homme a chargé la malle sur son épaule et la guide à travers la campagne par des traverses et des chemins détournés, de ceux où l’on ne rencontre personne. Marie le suit, tenant d’une main un carton et de l’autre un panier et un parapluie, cet accessoire qui semble l’indispensable complément de tout être qui se respecte dans la seconde moitié du XIX e siècle.

Parvenus dans un ravin boisé, le porteur de la malle s’arrête, prétend qu’il n’en peut plus de fatigue, qu’ils doivent laisser la malle en la cachant dans les buissons et qu’il viendra la reprendre le lendemain. Voyez l’astuce: autant qu’il est possible de juger d’après la topographie des lieux, ils étaient alors, en ce ravin, sur le territoire de Dagneux, pas très loin de la maison, du repaire plutôt, de Dumollard.

Marie, à regret, doit céder mais l’inquiétude de ce moment la gagne; elle va la gagner de plus en plus: son guide, le terme acquiert ici sa pleine valeur, la fait passer par des traverses de plus en plus difficiles, où il doit même lui donner la main pour l’aider, et la nuit tombe.

Elle a franchement peur quand elle le voit tenter d’arracher un gros échalas; dans l’état d’esprit qui est maintenant le sien, les moindres gestes de son compagnon lui sont suspects et elle envisage déjà de fuir lorsqu’ils arrivent sur un mamelon dénudé appelé la Côte Enverse. Le site appartient à la commune de Bressolles, voisine. Aucun château à l’horizon: que ronces et mauvais prés.

Marie a peur, terriblement peur, comme n’importe quelle femme, servante ou non servante, aurait peur à sa place. Dans un sursaut de volonté, elle se raidit: « Je crois que vous m’avez trompée, je ne vais pas plus loin ».

Alors, sur cette petite colline de la Côte Enverse où la nuit est à présent tombée, en ce coin perdu de la campagne de Bressolles, qui n’est que ronces et mauvais prés, les choses se précipitent.

En réalité, tout se passa très vite, en moins de temps qu’il n’en faudrait pour le dire. On peut décemment gâter le récit, escamoter l’Histoire… Nous adopterons donc pour un bref instant un rythme moins rapide, un peu comme dans ces films où, au moment psychologique, l’action se déroule au ralenti.

Au lieu de répondre, le prétendu jardinier se retourne brusque­ment vers la jeune femme, les bras tendus en avant: il tient une corde avec un noeud coulant.

Heureusement pour elle, Marie Pichon n’était pas d’une nature exagérément passive : elle devait plutôt être du genre contraire, notre servante lyonnaise. La corde lui meurtrit déjà le visage, elle va atteindre son menton. Que cet horrible objet de mort descende deux doigts plus bas et tout sera fini : seront étouffés les cris qui troublent maintenant le calme du soir; la nuit épouvantable aura fait une victime de plus.

Les mains de Marie ont laissé choir son modeste bagage; dans un suprême effort, elle parvient à repousser les bras de l’agresseur, à se dégager du noeud fatal.

Le joli bonnet, bien entendu arraché dans la lutte, est tombé à terre. Devant cette résistance, l’homme a, peut-être le temps d’une seconde, un réflexe de surprise; s’il m’est permis d’avoir ici une opinion, j’y verrais davantage le comportement d’un animal qui, ayant manqué sa première attaque, doit se reprendre et ceci me paraîtrait assez bien correspondre à la personnalité de l’individu: il n’a rien d’un adepte des arts martiaux, Dumollard, c’est seulement un primitif.

Ici, en ce point du récit, j’admire sincèrement et sans réserve Marie Pichon. Il est indubitable qu’elle tenait beaucoup à son joli bonnet, à preuve autant qu’à ses os. Au reste, ce trait qui est à porter à l’actif de nos campagnes fut bien noté lors de l’instruction du procès.

Coquetterie féminine… A l’instant où elle réalise qu’on l’assas­sine et qu’elle doit fuir, que tout son être la porte à fuir, à être loin, loin de ces ronciers tragiques, elle n’oublie pas le bonnet. Elle fuira, certes, mais avec son bonnet…

D’un geste vif, elle le récupère dans l’herbe, où sa blancheur le rend bien visible malgré l’obscurité, et elle décampe… Elle com­mence une course folle, une fuite échevelée, au cours de laquelle les chutes seront nombreuses, où elle se foulera un poignet, se déchirera aux épines. Course d’autant plus folle qu’elle entend derrière elle les pas lourds de l’assassin qui la poursuit.

Pas très longtemps du reste, l’homme a vingt ans de plus et lui ne court pas pour sauver sa peau.

A l’évidence dotée d’un remarquable instinct de conservation, la jeune Lyonnaise va se tirer d’affaire malgré l’obscurité qui cache une campagne inconnue; partie au jugé dans la direction du bas, de la plaine, elle rencontre la barrière de la voie ferrée, cette même voie que suivait le train poussif qui l’amena à Montluel quelques heures plus tôt; l’obstacle franchi, après un parcours forcené de trois kilomètres, elle arrive au village de Balan, s’affale sur une borne, près d’un cultivateur attardé qui rentre une voiture. Il en est ainsi qui n’ont jamais terminé leur journée. K Sauvez-moi… II me suit. »

On la fait rentrer à l’abri et, bien entendu, on ferme la porte; on la réconforte, on la soigne. Et l’affaire ne traîne guère: le garde champêtre, prévenu aussitôt, la conduit jusqu’à la gendarmerie de Montluel, sans doute en voiture car je doute que la malheureuse eut été capable alors de remettre un pied devant l’autre. Il est minuit.

La malle ne fut pas retrouvée, pas plus que les objets abandon­nés sur place à la Côte Enverse. Il faut se représenter les gendarmes coiffés du bicorne et faisant leur enquête à cheval; il en sera ainsi longtemps encore et même après M. Clemenceau. A l’évidence, le malfaiteur connaissait bien les lieux et ne devait pas se cacher très loin – j’ai dit plus haut que la mésaventure de Marie Pichon fit déborder le vase-, l’anxiété gagna tout le pays; on se rappelait plusieurs attentats manqués du même ordre, perpétrés également sur la personne de servantes et dans des conditions identiques. Une instruction fut ouverte.

Rapidement soupçonné, puis transféré à la prison de Trévoux après qu’une descente à sa maison eut révélé une multitude de vêtements et d’objets dépareillés, Martin Dumollard fut reconnu par sa victime. A leur tour, d’autres parmi celles qui lui avaient échappé le reconnurent formellement : « C’est bien lui! »

Les aveux vinrent d’abord de l’épouse du criminel, une femme complètement dominée sinon terrorisée par son mari: le contenu de la malle non retrouvée avait été brûlé de nuit, par leurs soins, dans le bois des Rouillonnes, vers la limite de Montluel.

Devant ce monceau de dépouilles – 1250 pièces pour la plupart, et c’est là l’inquiétant, c’est là le terrible, non reconnues – la réaction de l’opinion publique fut bien entendu que K I’assassin devait certainement avoir un cimetière à lui quelque part… »

L’instruction retint douze faits à la charge de Dumollard ; un treizième, un vol avec menace, ne fut révélé qu’après l’arrêt de renvoi. Sur la douzaine, trois meurtres seulement, bien que le nombre de ces derniers eut été évalué à six. Car il est manifeste que les aveux du meurtrier, autant que ceux de son épouse et complice qui, du reste, ne savait pas tout, demeurèrent incomplets, épisodi­ques, fragmentaires.

Prenons par exemple le cas de la recherche du corps d’Eulalie Bussod, dans le bois des communes, à Montluel ; le fait est récent puisqu’il ne remonte qu’au mois de février. Donc on fouille ce bois.

Soyons réalistes : après deux jours de vaines recherches, il est bien évident que les fouilleurs s’énervent; ils pressent l’accusé, qui doit sérieusement craindre d’être malmené et donne enfin quelques indications. On retrouve le corps étonnamment bien conservé en raison de la nature argileuse du terrain.

Mis en présence de sa victime, l’assassin ne manifeste aucun signe d’émotion. Nous avons connu depuis d’autres exemples de totale insensibilité. Il doit réfléchir simplement aux moyens de sauver sa tête et adoptera dès lors un système de défense qui est un mélange de ruse et de bêtise, dont il ne se départira jamais par la suite: ce sont des hommes barbus, description, trait qui restent impersonnels, imprécis et ne l’engagent en rien, des inconnus donc rencontrés à Lyon qui tuent les servantes ; lui n’est là que pour leur procurer des victimes, il se tient à l’écart, ne voulant pas participer à ces crimes et s’il accepte les dépouilles, c’est pour sa femme…

La rencontre, lors d’une suspension d’audience, entre Dumollard et Marie Pichon, qui l’a fait prendre, est à ce propos significative. Le soir terrible de la Côte Enverse est loin : ils se saluent fort civilement, sans aucune espèce d’invective. Elle, en domestique convenable­ment stylée, en femme qui n’a plus peur et sans doute aussi un brin narquoise : « Bonjour, M. Dumollard ». Lui, souriant: ~ Ah ! Pauvre petite, c’est vous… Je vous en ai sauvé d’une belle. Vous savez, les hommes barbus… Vous pouvez dire que vous me devez une fameuse obligation. »

Il devait en fin de compte y croire, mais je doute fort qu’il ait alors persuadé Marie Pichon.

Un autre fait montre le peu de certitudes acquises en cette sinistre affaire et la part d’inconnu qui demeurera toujours. Suite aux déclarations de l’épouse Dumollard, le corps de la morte du bois Montmain est retrouvé : il n’en reste plus que le squelette. Les enquêteurs finissent par savoir que la malle de cette femme est restée à la gare de Montluel, où l’assassin n’a pas osé la prendre. Le bagage, trop lourd et trop volumineux, avait dû au départ le rebuter. Aucune indication à l’intérieur de cette malle ; la victime, ayant négligé d’y marquer son nom, restera à jamais inconnue.

D’autre part, il est infiniment probable que nombre de celles qui avaient été détroussées ou même avaient subi des sévices ne se plaignirent pas, pour des raisons ou d’autres, ou bien découragées d’avance renoncèrent à le faire. A côté de cela, ce sont les parentés, les éventuelles parentés tardivement soucieuses, ou même sans réaction aucune devant un manque de nouvelles.

Il reste donc parfaitement possible d’entrevoir, pour cette partie trop tranquille campagne du nord-est lyonnais, pendant le Second Empire, une longue suite de crimes consommés en peut-être huit années. Et de penser que le criminel s’était cru plus malin que le renard qui, lui, ne chasse que loin de sa tanière.

Le 20 janvier 1862 s’ouvrit, devant la cour d’assises de l’Ain, le procès, au cours duquel soixante-dix témoins furent entendus dont notamment celles, comme Marie Pichon, qui s’étaient plaintes, celles qui avaient été retrouvées et tous ceux ou toutes celles dont les noms étaient connus. Le défenseur de Dumollard mit en cause – déjà – la société, responsable selon lui d’avoir abandonné un malheureux devenu un criminel faute de pain, faute de soins, faute d’instruction. C’était aller chercher très haut des arguments qui ne convainquirent personne et assurément pas les jurés, qui avaient devant eux un accusé insensible, toujours très calme et maître de lui, soucieux seulement de son bien-être: il se plaignit entre autres de courants d’air…

Les circonstances atténuantes ne furent admises qu’en faveur de son épouse et complice, condamnée quant à elle à vingt ans de travaux forcés. La peine de mort frappa Dumollard, sans du reste l’émouvoir. Il fut donc guillotiné à Montluel, autant qu’il était possible sur le lieu de ses crimes, le 8 mars 1862, moins de dix mois après son arrestation. Sans se troubler devant la lugubre machine, il affirma encore qu’il était innocent et payait pour les autres. Sa dernière pensée, qu’il pria un gendarme de rappeler à sa femme et complice, fut que «  /a Berthe leur devait 27 francs moins un sou ».

Les préoccupations de Martin Dumollard, être anormalement proche de la Matière, étaient d’un ordre essentiellement terre à terre. 

Henri BARTHOUX